Waw magazine

Waw magazine

Menu

Rencontre avec Alterface, une entreprise wallonne qui a des briques technologiques dans le ventre.

Après une dizaine d’années d’existence, Alterface s’amuse d’amuser le monde entier. Leader dans le marché de la conception de systèmes multimédias interactifs pour les parcs d’attraction et scientifiques, cette société issue d’un département « Recherche » de l’Université de Louvain (UCL) est passée maître dans l’art technologique du cinéma interactif ou cinemaction. Un outil de divertissement grâce auquel réalité et virtualité s’interpellent et se jouent l’une de l’autre. Derrière cette performance, le moteur logiciel breveté Salto, un maître de cérémonie interactif qui, au cours d’une at traction, orchestre l’allumage des lumières, la projection des images, le son ou les effets spéciaux. Un système intelligent et capable d’évoluer en fonction des actions des utilisateurs. « Le principe est sophistiqué mais simple d’utilisation, précise Benoît Cornet (CEO). Pour exemple, nous avons un système où un dinosaure est enfermé dans une cage virtuelle et regarde les visiteurs passer. S’ils font des mouvements amples, ça l’énerve. Le dinosaure devient agressif et veut sortir de sa cage en cassant la vitre. Au contraire, lorsque les visiteurs bougent peu ou lentement, et les enfants le comprennent très vite, le dinosaure est en mode repos. » Si la technologie à la base de cette animation est relativement limitée, l’effet est magique et surprenant. « Nous travaillons sur la perception des gens et nous passons très vite le relais à l’imagination humaine. » Qui, elle, n’a pas les limites d’un logiciel, aussi perfectionné soit-il.

Train fantôme et maison hantée

 Le logiciel Salto est une des « briques technologiques » d’Alterface. Il a permis la conquête des parcs d’attractions des États-Unis jusqu’en Chine en passant par le Moyen- Orient. Les maisons hantées les plus dingues et les trains fantômes les plus affreux sont pensés et conçus par les ingénieurs-informaticiens et designers d’Alterface. Une entreprise qui se recentre sur les parcs d’attractions après avoir travaillé également avec des centres d’interprétation scientifiques. Un secteur moins porteur et un environnement nettement plus contrôlé dans lequel la créativité d’Alterface se heurtait au travail cadré des développeurs de musées. Dans les parcs d’attractions, le grain de folie d’Alterface est recherché. « Nous avons alors développé des produits comme le train fantôme (Dark ride) dans lequel les gens réagissent avec le décor et des écrans installés sur le parcours. Le succès est énorme et tous les parcs en veulent. La maison hantée interactive est aussi une spécialité de la maison. Nous cherchons en permanence. Nous avons à notre disposition toute une série de briques technologiques et le travail consiste à trouver une idée fédératrice pour mettre ces briques ensemble. Aujourd’hui, nous maîtrisons suffisamment la technologie pour faire des attractions non plus pour la technologie mais pour l’émotion qu’elles suscitent. »

Avant l’heure, c’est pas l’heure

 Le succès d’une entreprise, c’est aussi une affaire de timing et Alterface a toujours su attendre son heure. Des idées, c’est bien. Mais des idées au bon moment, c’est mieux. Comme l’explique Benoît Cornet, dans le domaine de la création, il faut avoir une certaine résilience pour tenir et ceux qui réussissent sont ceux qui ont été assez résistants pour attendre que le succès arrive. Ce fut le cas pour le train fantôme et ce sera demain le cas pour d’autres projets qui, après avoir été imaginés dans les bureaux de Louvain-la- attendront sagement dans leurs cartons que leur temps arrive. Pragmatique, pour cette raison, Benoît Cornet hésite à remettre le site Web de l’entreprise à jour. Alors que les animations ludo-éducatives étaient un peu rangées au placard, le département créatif d’un groupe international spécialisé dans le divertissement vient de solliciter Alterface pour « un truc » susceptible d’attirer les visiteurs dans des Sea Life (aquariums) d’un genre nouveau. « Dessine-moi un poisson ! », une animation pensée il y a déjà plusieurs années par l’équipe d’Alterface refait donc surface. « On aimerait parfois faire table rase du passé mais les choses reviennent parfois avec une telle force. Il faut toujours avoir une idée à l’avance. » Et ne jamais l’abandonner. Après l’heure, c’est encore l’heure.

Pour tenir sa place de leader, Alterface fait preuve, comme ses systèmes d’animation, d’une réactivité extrême. Il en va du goût des gens pour les divertissements comme il en va des modes. Hier, les fêtes foraines montées sans souci de cohérence, aujourd’hui les parcs à thème avec une orientation ciblée. Il faut s’adapter. Mais il est une chose qui ne change pas avec le temps : « Le public aime qu’on lui raconte des histoires. » Et Benoît Cornet de donner en exemple les jeux vidéo qui sont toujours « hyper scénographiés et storyboardés. Pensez à la Princesse Zelda ! » Cet attrait pour les histoires se retrouve dans les parcs à thème. C’est le cas de Phantasialand en Allemagne pour lequel Alterface a conçu le train fantôme « Maus au chocolat ». Une histoire pourtant à dormir debout dans laquelle des souris envahissent une boulangerie dans le Berlin de 1900. Le visiteur a une seule mission : tirer à l’aide de poches à crème fraîche des boulettes de chocolat sur les petites bêtes qui ont « foutu le boxon » dans la boulangerie. C’est une histoire simplissime car il est important que le visiteur comprenne rapidement ce qu’on attend de lui. Il n’a effectivement que quelques secondes pour réagir aux stimulations multimédias qui lui sont proposées. Action-réaction en temps réel.

Equilibre entre virtuosité et efficacité

 Rien ne sert de développer une technologie sophistiquée si elle ne s’avère pas efficace. Alterface l’a bien compris et construit ses projets en tenant compte de trois fondamentaux auxquels il est impossible de déroger. Première règle, le visiteur doit comprendre rapidement le principe du jeu. L’interaction doit être naturelle et facile (comme tenir un revolver et tirer). Seconde règle, une action est suivie d’un résultat immédiat et visible. Troisième règle, un travail doit toujours être valorisé et récompensé (une photo souvenir par exemple). Une récompense individuelle car, précise Benoît Cornet, quand on joue, on joue pour soi et on apprécie un retour personnel. « C’est le cas pour le cinemaction Desperados, une histoire de cow-boys dans le grand Ouest américain. Le but du jeu ? Nettoyer une ville aux mains de bandits. Pendant l’attraction, des photos sont prises et quand le “Doc” énonce les résultats des tirs, un projecteur éclaire la tête du meilleur joueur. Tous les regards se portent alors sur lui ; les gens adorent, ça les galvanise. »

L’observation, une quatrième règle qu’aurait pu mettre en avant le CEO d’Alterface. Pour concevoir des jeux qui répondent aux attentes des visiteurs, il faut s’intéresser à leur comportement et l’analyser. Parmi les observations réalisées, certaines sont assez anecdotiques mais ont toujours un sens et une influence sur la stratégie commerciale de l’entreprise. Dans un parc d’attractions, quel est le rôle de la femme dans une famille archétype européenne avec deux enfants ? La constatation est que Monsieur fait office de troisième enfant tandis que Madame se tient souvent en arrière, chargée des manteaux et des sacs. Devant une attraction, si Madame fait une vilaine moue, Monsieur renoncera. « C’est donc Madame que nous devons convaincre », précise Benoît Cornet. Une bonne raison pour engager des femmes, trop rares dans le métier. Aujourd’hui, Alterface, c’est une équipe de vingt-quatre personnes en basse saison dont une directrice artistique, la seule femme, six personnes aux États-Unis et une petite équipe commerciale autonome en Chine. Tous sont passionnés de séries télévisées, de cinéma, d’univers fantastiques et d’électronique. Aucun ne déprime. La demande est forte et le travail ne manque pas. « Nous revenons du Salon de Berlin et le business n’a jamais été aussi bon malgré une concurrence agressive et des imitateurs. » Cependant, les choses ne sont pas aussi lisses qu’il y paraît. « Il faut parfois quatre ans pour qu’un projet voie le jour. » Pouvoir attendre est vital. D’où la nécessité de s’appuyer sur des produits en nombre, qui évoluent et ne se démodent pas avant que le projet aboutisse.

Alterface s’exporte bien

Chez nous, les parcs régionaux d’attractions « marchent » très fort et, notamment, dans les zones économiquement défavorisées « parce que les gens n’ont pas les moyens de partir ailleurs », précise Benoît Cornet. Dans les Émirats arabes, les installations dans les centres commerciaux poussent comme des champignons. Les familles aisées les plébiscitent car elles y envoient leurs enfants jouer en compagnie de la nounou tandis qu’elles dévalisent les boutiques de luxe. Un marché s’est également ouvert dans des pays « pas tout à fait démocratiques ». C’est le cas de la Corée du Nord où le nouveau leader, pour se donner une image plus douce, s’est fait photographier en galante compagnie dans un parc d’attractions. « Il ne peut pas être un mauvais gars s’il peut s’amuser ! », ironise Benoît Cornet. Ou encore la Chine dont le gouvernement tente de faire émerger une classe moyenne à qui il faut donner les moyens de se divertir. En Europe, les pays qui sont en reconstruction après avoir vécu des périodes politiques difficiles et d’appauvrissement collectif (comme la Pologne ou la Biélorussie) sont également un marché important. Les nouveaux dirigeants souhaitent améliorer la qualité de vie de leurs citoyens en créant des infrastructures de bien-être dont des parcs d’attractions. L’avenir d’Alterface ? Poursuivre sur sa lancée et se positionner comme le spécialiste mondial du cinemaction, un cinéma 5Di pour image en relief, son, mouvement et interactivité. ■  

La Newsletter

Your opinion counts