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Une vie pour la musique


© Jarek Frankowski 

Violoncelliste, compositeur et chef d’orchestre, Jean-Paul Dessy explore la pluralité des mondes sonores. Il a signé de la musique symphonique, de chambre, électronique, un opéra, mais aussi composé pour des metteurs en scène, des chorégraphes, des réalisateurs de films, des stylistes…


Au cœur d’Arsonic, à Mons, des murs blancs et des bancs en bois peuplent la Chapelle du silence. Au centre, une sphère bleue émet des sons discrètement diffusés. Dans ce lieu propice à l’écoute, à la réflexion et à la méditation, Jean-Paul Dessy, directeur de l’ensemble de création musicale Musiques Nouvelles, se raconte.

Le violoncelle, c’est une passion qui remonte à l’enfance ?

Tout à fait. J’avais 5 ans lorsque j’ai entendu un petit concert sous un kiosque sur une place publique. J’ai dit : « Je veux jouer du gros violon que l’on tient entre les jambes ». Le violoncelle entrait en forte résonance avec la personne que j’étais et c’est toujours le cas aujourd’hui. A partir de six ans, j’ai étudié le solfège et le piano au Conservatoire de Huy car il n’y avait pas de classe de violoncelle. Quatre ans plus tard, le directeur y a ouvert une classe.


« Le violoncelle m’a amené à découvrir la grande musique. J’ai eu la joie de jouer des œuvres de Vivaldi, Bach, Haendel, en participant, à 14 ans, à l’Orchestre de Chambre de Huy. »

 


© Jarek Frankowski 

Parallèlement à votre formation musicale à Liège puis à Bruxelles, vous y avez suivi un master en philologie romane. Acrobatique, non ?

Sûr ! Je l’avais décidé dès 16 ans : je serais musicien professionnel. Mais j’avais aussi envie de poursuivre le compagnonnage avec les livres. La philosophie, la littérature, l’expression orale, cela me passionnait depuis longtemps. Chemin faisant, j’ai composé des musiques pour les mises en scène du Théâtre universitaire de Louvain.

A côté d’un parcours classique, vous avez arpenté de nombreux chemins de traverse (rock, électro, jazz, chanson française…) créant des rencontres inédites entre les genres musicaux. Pourquoi cette volonté d’éclectisme ?

Le violoncelle m’a amené à découvrir la grande musique. J’ai eu la joie de jouer des œuvres de Vivaldi, Bach, Haendel, en participant, à 14 ans, à l’Orchestre de Chambre de Huy. A l’adolescence sont venues d’autres musiques. Cela a ouvert des fenêtres en moi. Je pense que le pluralisme est une valeur importante dans la musique. Plus la pharmacopée est riche, plus nous nous soignons, plus notre potentiel d’ouverture à la diversité du monde et notre tolérance grandissent.

Vous êtes à l’origine de la création d’Arsonic…

Arrivé à Mons pour diriger l’ensemble Musiques Nouvelles, je me suis rendu compte que cette ville, capitale culturelle de la Wallonie, ne possédait pas de salle de musique dotée d’une acoustique de qualité. La suite, cela a été la création d’Arsonic, Maison de l’Ecoute, dans l’ancienne caserne de pompiers. Avec le soutien financier de l’Union européenne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce bâtiment, conçu par les architectes Holoffe & Vermeersch et l’acousticien Eckhard Kahle, avait autrefois hébergé un régiment de cavalerie. J’aime cette idée de la transformation d’un site militaire en un lieu de paix et de ressourcement.

Vous en êtes aussi le concepteur…

J’y ai imaginé un ensemble d’espaces permettant de vivre des situations de création, de partage, d’écoute. Dans une grande salle de concert de 250 places à jauge variable, le public peut entourer les interprètes, ce qui créé une proximité immédiate avec les musiciens. Elle accueille des concerts de Musiques Nouvelles, mais aussi d’ensembles et musiciens belges et internationaux. Arsonic héberge aussi une salle d’émerveillement sonore destinée aux enfants. Les Jeunesses Musicales Mons Borinage y accueillent notamment les tout petits et leurs parents le mercredi après-midi. Et chaque année, durant une semaine, les écoliers peuvent venir y écouter des concerts adaptés par l’Orchestre royal de Chambre de Wallonie.

Outre une salle de répétition, des bureaux et des loges, on y trouve aussi, dans les anciennes écuries, un Passage des rumeurs, longue galerie voûtée qui accueille notamment des expositions et des petits concerts.

Et cette Chapelle du silence peuplée de sons…

Oui, chacun peut venir s’y asseoir, se recentrer, entendre des propositions sonores adaptées à l’écoute la plus fine, y déposer le poids des jours, du temps, de la vie. Et se retrouver soi-même, loin de la tempête des occupations, de la suractivité qui caractérise la vie moderne. Dans cette Chapelle du silence, nous proposons aussi des ateliers « Soins et Sons », guidés par des musiciens pratiquant le son comme un soin. Un exemple : en octobre, Olivier de Voghel proposera d’explorer la voix en visitant trois axes importants de cet instrument : la respiration (la soufflerie), les lieux corporels de résonance (la caisse) et le larynx (les cordes).

Arsonic, Maison de l’Ecoute, est un ensemble d’espaces permettant de vivre des situations de création, de partage, d’écoute. Dans une grande salle de concert de 250 places à jauge variable, le public peut entourer les interprètes, ce qui créé une proximité immédiate avec les musiciens. 

 


© Jarek Frankowski 

Arsonic accueille également Musiques Nouvelles, un ensemble que vous dirigez depuis plus de 20 ans et qui est en résidence à « Mons arts de la scène ». Que signifie « musiques nouvelles » ?

Musiques Nouvelles veut promouvoir les musiques de création dans leur plus grande diversité, parfois pluridisciplinaires, associant musique, danse, cinéma, opéra, théâtre, poésie, spiritualité et arts plastiques. Ce sont souvent des œuvres de compositeurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais nous accueillons aussi des projets exclusifs associant des artistes belges et étrangers. Cela aboutit à de multiples rencontres, comme par exemple celle des musiciens mêlant les sons aux mots du rappeur poète congolais Pitcho Womba Konga. Ce sont donc des musiques que l’on n’a pas entendues avant. C’est aussi un retour aux sources : avant que différents supports permettent de reproduire la musique, on n’entendait une œuvre qu’une seule fois, lors d’un concert. Musiques Nouvelles propose ces instants vécus dans la fulgurance du présent.

Votre CV donne le vertige. Vous avez dirigé plus de 400 œuvres, dont 250 créations mondiales, et enregistré une cinquantaine de CD. Comment organisez-vous votre temps ? En reste-t-il pour les loisirs ?

Enfant, j’ai répondu à l’appel puissant du son du violoncelle. J’ai eu des périodes de doute mais les musiciens du passé, les professeurs, les rencontres sont venus à mon secours.

Depuis l’enfance, je consacre une bonne partie de ma vie à la musique c’est-à-dire à jouer quotidiennement, à composer, à étudier les partitions, à répéter, à programmer les saisons d’Arsonic. Je n’ai aucun loisir. Je pars en vacances avec mon instrument, du papier à musique, des partitions pour ne pas être privé de ce qui est essentiel. Une servitude ? Pas du tout. Cette exigence est une liberté qui m’est est offerte car dans la pratique quotidienne il y a un travail sur soi et en soi. Etudier une partition pour diriger ensuite un ensemble musical – ce qui répond aussi à mon besoin de partage social –, c’est entrer dans une conscience autre que la sienne. C’est rencontrer le compositeur au plus profond de lui-même ; c’est la rencontre la plus subtile.



BIO EXPRESS

  • 1963 Naissance à Huy
  • 1969 Entrée au Conservatoire de Huy
  • 1981-1988 Etudes musicales au Conservatoire Royal de Liège (violoncelle et musique de chambre) Etudes de philologie romane à l’ULiège et à l’UCLouvain
  • 1988 Fonde le quatuor à cordes Quadro
  • 1991-2000 Directeur musical de l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie
  • Depuis 2002 Directeur artistique au sein de Mons arts de la scène (Mars)
  • 2011 Création de Symphonic Méditation 1 et Symphonic Meditation 2, par l’Orchestre National de Belgique et l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège
  • 2015 Ouverture d'Arsonic
  • 2018 Création de Requiems, par l’Orchestre et le Chœur de Tallinn
  • 2020 Création de Symphonic Méditation 3, par l’Orchestre National de Belgique
 

La présence du violoncelle au Concours Reine Elisabeth fait-elle mieux connaître cet instrument ?

Bien sûr. Possédant une tessiture proche de la voix humaine, le violoncelle apporte une voix plus intime, plus intérieure, plus contemplative, plus douce, plus profonde. Lors de la première édition en 2017, le niveau des candidats était extraordinaire. Et la prochaine aura lieu en 2022…

Bruxellois aujourd’hui, vous avez grandi à Huy…

Huy, c’est la ville où j’ai passé mon enfance et mon adolescence. Je suis un enfant de la Meuse dont je ressentais la beauté, la force, la grandeur. Je relie mon devenir d’homme aux chemins de halage où j’allais écouter les oiseaux, mais aussi aux chemins de campagne du Condroz et au village de Chapon-Seraing, en Hesbaye liégeoise, où j’ai découvert la vie rurale d’autrefois chez mes grands-parents. Cette ruralité est constitutive de ma joie de vivre. Mes racines, c’est aussi le wallon liégeois que mes grands-parents parlaient entre eux. Cela lui donnait un aspect mystérieux, désirable. C’est un plaisir infini, on ne peut jamais épuiser la richesse, la joie de nager dans cette eau. J’en ai une bonne connaissance passive et j’essaye de l’entretenir avec ma maman. C’est la fidélité de l’enfant du bord de Meuse auquel la vie a fait le cadeau d’être ce qu’il est.

« Je n’ai aucun loisir. Je pars en vacances avec mon instrument, du papier à musique et des partitions pour ne pas être privé de ce qui est essentiel. » 


MONS 2015 A DONNÉ À LA VILLE UN VÉRITABLE ESSOR CULTUREL 


© Hélène Lamblin 

C’était l’un des temps forts de Mons 2015, capitale européenne de la culture. Le 4 octobre, sur les marches de la collégiale Sainte-Waudru, devant plusieurs milliers d’auditeurs, 500 choristes amateurs, accompagnés par une cinquantaine d’accordéons, interprétaient La grande Clameur . Cette pièce originale, Jean-Paul Dessy l’avait composée en hommage au compositeur montois Roland de Lassus, « Un véritable génie musical à la Renaissance, un dieu à son époque ! »

« Ce fut un grand moment de communion collective, de fusion énergétique par le chant et cela dès les premières répétitions par petits groupes, commente le directeur de Musiques Nouvelles. Ce n’était pas seulement spectaculaire mais vécu en profondeur ».

Quatre ans plus tard, en mars 2019, pour La Grande Clameur #2 , ils étaient 600 choristes à faire vibrer la collégiale avec une composition de Jean-Paul Dessy racontant, cette fois, la vie de Sainte-Waudru. Un signe.

« Mons 2015, capitale européenne de la culture, qui a vu l’ouverture d’Arsonic, a insufflé à la ville un véritable essor culturel qui ne s’est pas tari, poursuit le compositeur. Lassociation « Les Amis d’Arsonic », créée en 2016, compte 300 membres, davantage que la capacité de la salle de concert ! Je souhaite que cette Maison de l’Ecoute continue à exister longtemps, pour la musique, pour les artistes et pour le public, et que son histoire soit la plus longue possible car elle apporte beauté , force et sagesse à l’humanité ».


© Rino Noviello 

L’ association « Les Amis d’Arsonic », créée en 2016, compte 300 membres, davantage que la capacité de la salle de concert ! 

 

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