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Par Joéllie Sprumont
Quand on pose son regard sur les véhicules entreposés dans l’usine liégeoise, on ne remarque pas de différences par rapport aux modèles d’origine. C’est en regardant de plus près que l’on se rend compte de l’ampleur du travail. Prenons l’exemple d’une Mercedes S600. Elle a été démontée puis reconstituée entièrement. Au menu, un allongement de 60 cm en longueur et 10 cm en hauteur. Les vitres ont été épaissies de 50 mm. Les pneus Michelin Pax permettent, après crevaison, de parcourir encore 80 à 100 km pour pouvoir « échapper » à ses assaillants. Aménagement luxueux à l’intérieur et nouvelles technologies procurent un confort optimal. Cette voiture achetée au départ 60 000 € en vaut 700 000 € après la transformation opérée. Elle partira bientôt pour le Moyen-Orient.
Artisanat
Du démontage à l’assemblage, toute la « customisation » est réalisée en interne. Treize métiers sont réunis et collaborent sous le même toit : le design, l’ingénierie, le travail des métaux et le blindage (châssis et portes), la peinture, l’électricité, l’électronique, l’ébénisterie, la boiserie, le garnissage cuir, le choix des matériaux composites et les ajustements. Un vrai travail d’orfèvre. Il est d’ailleurs plus difficile de trouver des artisans de qualité que de remplir le carnet de commandes.
Frédéric Duchatelet, fondateur et actuellement consultant pour le marché asiatique, a tenté de travailler avec des sous-traitants. Mais le niveau de précision et de qualité requis n’est pas à la portée de tous. « Au fil des années, j’ai ajouté des métiers pour réaliser tout sous le même toit. C’est une force par rapport à nos concurrents qui sous-traitent. Nous arrivons ainsi à un haut niveau de qualité. » Quels sont les principaux concurrents ? Les constructeurs automobiles essentiellement. « La finition est parfaite, le blindage épouse parfaitement la forme du véhicule », affirme Jean-Paul Rosette, actuel PDG de Carat Duchatelet. Ce qui explique qu’il faille entre quatre et dix mois pour produire un véhicule. On est loin du travail à la chaîne. Tout est possible selon les souhaits du client. Tout en restant dans le non ostentatoire, la discrétion.
©DOC Carat Duchatelet
Une fiabilité à l’épreuve des balles
À qui sont destinés ces bijoux de sophistication ? Premiers ministres, chefs d’État et membres de familles royales en Asie, Afrique et Moyen-Orient essentiellement. Ces clients d’exception, VVIP (Very Very Important Persons), ne lésinent pas sur les moyens. On ne badine pas avec la sécurité. La société offre un niveau élevé de protection balistique. « Carat Duchatelet est leader au niveau de la précision », affirme Frédéric Duchatelet. Les matériaux résistants aux balles sont rigoureusement testés. Un couloir de tir permet de vérifier leur efficacité. Que pèse une vitre blindée résistante aux balles perforantes ? 47 kg, alors que le poids d’un vitrage courant ne dépasse pas les 3 kg.
Une brillante métamorphose
Frédéric Duchatelet est depuis toujours passionné par les véhicules de prestige. Propriétaire d’une carrosserie et mécanicien de talent, il entreprend, dans les années 1960, la transformation et la rénovation complète, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, d’une ancienne Porsche. Il lui redonne un second souffle. Fier de son travail, il l’inaugure sur la Côte d’Azur en compagnie d’un ami. Il choisit de la garer devant un grand hôtel à Cannes et à Saint-Tropez, aux côtés de véhicules d’exception, Ferrari et Rolls. Sa réalisation exclusive attire les regards et suscite l’admiration des passants. « Elle a eu énormément de succès, j’ai dit à mon ami qu’il fallait absolument que je fasse quelque chose. J’ai modifié une trentaine de Porsche, avec davantage de transformations et d’aménagements », confie le fondateur du fleuron liégeois. Il existe alors un créneau pour les voitures de luxe faites sur mesure et exclusives.
C’est lors d’un voyage d’affaires au Moyen-Orient que lui est venue une nouvelle idée. À l’époque, la Mercedes Classe S, moins prestigieuse qu’une Porsche, une Rolls ou une Bentley, était considérée comme « la meilleure routière au monde ». Pour certains clients, elle était destinée aux déplacements professionnels la semaine, tandis que la Rolls prenait le relais le week-end. Frédéric Duchatelet décide alors d’en faire une des voitures les plus luxueuses en la personnalisant. Il présente sa première réalisation au Salon de Genève fin des années 1970. C’est également durant cet événement qu’il y découvre un vif intérêt pour de nouveaux services, le blindage et l’allongement de véhicules. « J’ai voulu développer des véhicules avec une certaine classe pour des clients qui désiraient une voiture spéciale, mais discrète. J’ai réalisé des aménagements que Mercedes ne faisait pas à l’époque. » Pionnier dans le genre, Frédéric Duchatelet a ouvert une porte, que d’autres ont poussée par la suite. « Sans aucune prétention, ils n’avaient pas la même stratégie. La nôtre, c’est la qualité et la satisfaction du client. C’est de cette façon que j’ai construit l’image de marque de Carat Duchatelet », et ce, avec un rayonnement international.
J-P Rosette, PDG, et F. Duchatelet, fondateur - ©DOC Carat Duchatelet
La continuité
Début des années 2000, le fondateur revend à un grand groupe américain. Mise à mal par ces derniers, l’entreprise liégeoise est déclarée en faillite en mai 2014. L’homme d’affaires liégeois Jean-Paul Rosette, via sa société Capital People, procède au sauvetage de Carat Duchatelet. C’est notamment grâce à la participation de fonds publics et au soutien de la Région wallonne via la Sogepa (Société de gestion et de participation) que la fierté ardente revient entre de bonnes mains, wallonnes qui plus est.
Assurer la reprise de Carat Duchatelet a été pour Jean-Paul Rosette une « grande opportunité ». Passionné de sports automobiles et amateur de vitesse, il compare les belles voitures à des objets d’art. Entrepreneur, il connaît déjà la reprise d’entreprises en difficulté. Sa société FleXos Holding a racheté fin 2011 un éditeur français de logiciels ClariLog. Selon lui, en affaires, les miracles n’existent pas. « Nous sommes revenus de zéro avec les problèmes que l’entreprise a connus. Certaines personnes n’y croyaient pas, j’étais pratiquement le seul. Pour réussir, il faut y croire et faire confiance aux personnes avec lesquelles on travaille. C’est une responsabilisation. » Frédéric Duchatelet est plutôt ravi du management. « Les nouveaux propriétaires suivent la stratégie sur laquelle j’ai bâti Carat Duchatelet dans le monde entier, ce qui n’était pas le cas avant. C’est une grande satisfaction de travailler avec cette nouvelle équipe. »
Pour Jean-Paul Rosette, « le décollage est réussi, maintenant il faut continuer l’ascension ». C’est donc en très bonne position, presque deux ans après la reprise, que l’entreprise souhaite diversifier ses activités en deux branches. D’abord, aux côtés de véhicules réalisés à la demande, la société souhaite produire un stock de voitures haut de gamme sécurisées pour pallier le délai de fabrication. Par ailleurs, Carat Duchatelet revient aux premières amours de son fondateur : la restauration et l’aménagement de véhicules anciens d’exception.
La ligne « Carat Duchatelet Classic » entend faire profiter les propriétaires belges, et européens en général, du savoir-faire qui a fait le renom de l’entreprise dans le monde entier. Jean-Paul Rosette explique la démarche du management actuel. « Cela permet aussi de lisser les charges et de donner du travail au personnel quand il y a des trous dans le planning. Cela s’adresse à des propriétaires de véhicules de valeur, avec un certain standing. » Certains propriétaires souhaitent restaurer un ancêtre à l’identique. Mais d’autres préfèrent ajouter une plus-value. Le but est donc de partir de la base classique en faisant du « néo-rétro ». Selon l’ambitieux PDG, il y a une réinterprétation du modèle à la Carat Duchatelet. Pour le moment, le travail est encore en cours sur les couleurs, les imprimés, les matières des aménagements intérieurs afin notamment de mettre en valeur l’esprit de la Cité ardente.
La société liégeoise remonte la pente avec détermination et audace et se donne les moyens de ses ambitions. Le carnet de commandes est déjà garni jusqu’à la fin de l’année. Sur les 16 000 000 € de chiffre d’affaires prévus pour 2016, la barre des 12 000 000 € a déjà été atteinte. À l’horizon 2020, Carat Duchatelet espère parvenir à un chiffre d’affaires de 50 000 000 € avec un bénéfice de 5 500 000 €.
©DOC Carat Duchatelet
ANECDOTE : EN VOITURE, ALBERT
Souvenez-vous du mariage du Prince Albert de Monaco et de Charlène Wittstock en juillet 2011. Le couple princier à la pointe de la modernité avait opté pour une Lexus Hybride en guise de carrosse. La LS 600h Landaulet made by Carat Duchatelet a permis aux tourtereaux de parader dans la principauté. Sa particularité était notamment son toit en plexiglas amovible, conçu en cas de pluie.