- Dossier
Par François Colmant
Aux abords de Saint-Vith, une mine pas comme les autres plonge sous la montagne de Recht.
Si les Cantons de l’Est sont célèbres pour la beauté des paysages et des vastes contrées qui les parcourent, il serait dommage de ne pas s’intéresser à ce qui se cache en dessous, plus précisément à plusieurs mètres sous la surface… Des traces de ce qui se cache sous terre, on en trouve déjà un peu partout dans la région. Les maisons et différents monuments commémoratifs en témoignent. La pierre bleue de Recht a longtemps été exploitée dans la localité de Saint-Vith, et au-delà, pendant plusieurs centaines d’années. On doit aux frères Margraff une exploitation plus industrielle qui permet à la mine de s’agrandir avec deux nouvelles galeries creusées dans la montagne de Recht. En 1886, une vingtaine de personnes s’active quotidiennement dans les entrailles de la mine pour en extraire un schiste qui sera ensuite rapidement taillé une fois remonté. Dans le village, plusieurs habitants vivent directement des pierres arrachées à la terre. On estime qu’au plus fort de son activité, la petite bourgade de Recht compte une douzaine d’entreprises familiales spécialisées dans la taille de la pierre ! De nombreux objets y témoignent encore de cette activité.
Ce passé artisanal, Didier Landers l’a découvert au fur et à mesure de ses déambulations dans les couloirs de la mine. Enfant, il jouait souvent au milieu des rails et gravas de schiste, s’y perdait parfois dans une obscurité totale – « ce ne fut pas simple de retrouver mon chemin » –, avant de s’improviser en ardant défenseur de cet héritage du passé. « Au début des années 2000, il était question de condamner définitivement les accès aux galeries. J’étais scandalisé ! Heureusement, on a pu, avec l’appui de Christian Krings, le bourgmestre de Saint-Vith, monter rapidement une ASBL chargée de la préservation et de la promotion de la mine afin de la sauver de l’oubli. » Très vite, des demandes de subsides sont envoyées afin de rendre accessible au plus grand nombre ce dédale de galeries creusées par l’homme. « Il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Tout a été creusé avec des outils rudimentaires, sans machinerie industrielle. Lorsqu’on pénètre dans la grande salle, qui s’élève à presque 14 m, on ne peut être qu’impressionné par ce qu’ils sont parvenus à faire », s’enthousiasme Didier Landers.
Festival de couleurs
La mine de Schieferstollen propose une singularité à plus d’un titre. D’ordinaire, les carrières de schiste sont à ciel ouvert, rarement sous terre comme une mine de charbon. Creuser le filon jusqu’à près de 85 m de profondeur représente un véritable tour de force, encore plus pour l’époque. La richesse des couleurs qui s’y mélangent a également de quoi surprendre le troglodyte de passage. Grâce à un éclairage savamment disposé, c’est une vision colorée du passé qui se dévoile. « On retrouve ici du fer, du manganèse, de la coticule (schiste beige caractéristique de la région, NDLR) qui tranchent avec le teint bleuâtre de la roche. On voit clairement les différentes couches qui se stratifient et témoignent de l’effet du temps. » Régulièrement, Didier Landers accueille d’ailleurs des équipes de géologues venus de différentes universités du pays, impressionnés par la variété et la densité des roches agglomérées ici depuis des millions d’années. Ouverte au public depuis 2007, la mine se visite toute l’année, sous une température proche des 7°C et dans une humidité avoisinant les 90 %. « Un endroit parfait pour la culture des champignons ou la conservation du vin », sourit son plus ardent défenseur. Longue d'environ 400 m, la galerie inférieure pénètre au centre d'une vaste salle, véritable cathédrale de schiste qui s’offre au regard et s’inspecte en silence. Il faut dire que tout ici a été pensé pour que le visiteur s’imprègne des lieux et puisse les contempler dans des conditions optimales. « C’est presque de la mise en scène finalement. Au début de chaque visite, nous diffusons un petit film explicatif sur l’exploitation du schiste dans la région, avant que nos guides bénévoles expliquent en détail tout ce qu’il faut savoir sur la mine. Cela fait des années que je la parcoure et je la découvre encore, c’est vraiment un patrimoine exceptionnel », conclut Didier Landers.
Renseignements :
La mine Schieferstollen Recht
LA PIERRE BLEUE DE RECHT, UN MORCEAU D’HISTOIRE
Exploitée depuis le XVe siècle, la pierre bleue de Recht a rapidement été louée pour sa qualité et ses propriétés antiacides. On en fabriqua ainsi des récipients destines à faire fermenter et conserver la choucroute ou des bassins a tanner que l’on peut encore retrouver dans les villages alentours. D’une grande densité, elle résiste particulièrement bien aux intempéries et est utilisée comme matière première pour la sculpture d’objets sacres. De très nombreuses croix ou pierres mortuaires en témoignent encore. La petite chapelle de Wiesenbach, commune voisine de Saint-Vith, abrite encore ce que l’on considère comme la plus ancienne dalle funéraire en pierre de Recht, datant de 1649. La réputation de la pierre bleue dépassera même les frontières du pays puisque la localité accueillera, au début du XVIIIe, plusieurs tailleurs de pierre tyroliens, dont le savoir-faire et la précision favoriseront un essor économique important dans la région.