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Par Gilles Bechet
En transformant une réalité complexe et fluctuante en équations, N-SIDE propose aux entreprises un outil innovant d'aide à la décision stratégique.
On est déjà dans un autre monde. Le marché de l’énergie a entamé une mutation qui est loin d’être achevée. L’arrivée d’électricité renouvelable (même si elle ne concerne encore que 27 % de l’offre) a bouleversé la régularité et le volume de production. Le particulier ne s’en rend pas vraiment compte, mais cela devient une donnée essentielle pour l’industriel qui est confronté à des variations de coûts importantes.
Si l’on remonte à moins d’une dizaine d’années, la production électrique était constante et prévisible, l’offre s’adaptait à la demande et les prix variaient de manière linéaire. Avec l’arrivée du renouvelable avec une offre irrégulière et peu de possibilités de stockage, la donne a complètement changé. Il suffit d’une période très venteuse ou ensoleillée pour avoir un gros volume d’énergie produite à coût pratiquement nul qu’il va falloir consommer dans la foulée. Le prix sera modulé en fonction de la disponibilité, ce qui a un impact important pour l’industriel qui en consomme de grosses quantités. Il y a cinq ans, ces variations pouvaient être quotidiennes, mais restaient modérées. Désormais, c’est le yoyo. Ainsi à l’automne dernier, le prix a dépassé de vingt fois la valeur normale suite à une variation imprévisible de la météo. Alors qu’on attendait grand vent, les producteurs éoliens avaient promis à leurs clients de l’électricité qu’ils n’ont pu livrer et ont dû acheter sur le marché. Cette tendance ne peut que s’accentuer à l’avenir. Le prix du photovoltaïque devrait continuer à baisser, les panneaux étant de plus en plus puissants et de moins en moins chers. Aujourd’hui, dans les pays largement ensoleillés, le prix du kWh produit par le photovoltaïque est moins cher que celui produit par les centrales nucléaires, au charbon ou gaz-vapeur. « Pour l’industriel, cette volatilité des prix sur le marché débouche sur un risque et une opportunité. Grâce à nos outils et nos capacités d’analyse, nous pouvons transformer le risque en opportunité », assure Philippe Chevalier, président de N-SIDE.
Le bon format d’équation
L’histoire de cette entreprise innovante basée à Louvain-la- Neuve a commencé en 2000, lorsque Philippe Chevalier, professeur de mathématiques spécialisé en recherches opérationnelles à la Louvain School of Management, et Yves Pochet, spécialiste en performance industrielle, s’associent dans la création d’une spin-off. Le duo travaille alors au sein du CORE (Center for Operations Research and Econometrics) où des entreprises peuvent soumettre des cas basés sur leurs besoins d’optimisation concrets. « À la fin d’un de ces projets, on est revenu vers l’entreprise avec un code pour optimiser leur processus de production. Le problème, c’est que l’entreprise ne disposait de personne en interne pour installer et interpréter le logiciel. On s’est rendu compte qu’il y avait un chaînon manquant entre la recherche et l’industrie pour appliquer ce genre de techniques. » Si la recherche opérationnelle n’est pas une discipline nouvelle en mathématiques, le développement des techniques informatiques leur ouvre un potentiel énorme. N-SIDE fait partie de ces jeunes entreprises qui ont fait de l’exploitation du Big Data le cœur de leur métier. L’idée est de rassembler et transformer des données quantitatives et mesurables éparses qui se déversent continuellement en un outil d’aide à la décision. Comme on a affaire à des mathématiciens et des informaticiens, cette aide repose souvent sur un algorithme ou sur des équations créées sur mesure ou déjà disponibles. Actif dans les secteurs de la sidérurgie et de la pharmacie, N-SIDE est devenu aussi une référence sur le marché européen de l’électricité grâce à Euphemia. Cet algorithme permet de calculer chaque jour les tarifs et les volumes d’électricité pour les prochaines 24 heures sur l’ensemble du réseau européen, grâce à son adoption par le PCR (Price Coupling of Regions), organisme qui regroupe 19 bourses européennes de l’électricité. « Notre principale compétence réside moins dans le développement d’algorithmes que dans la capacité à formuler un problème. L’essentiel de notre travail consiste à comprendre les besoins de l’entreprise et à les transposer dans le bon format d’équation », tient à préciser Philippe Chevalier.
Des besoins énormes
Alors qu’il s’agit aujourd’hui de mettre en pratique les engagements de la COP21, la pertinence des outils proposés par N-SIDE n’en est que plus éclatante. « Si les neuf milliards d’habitants estimés sur terre en 2050 veulent disposer des mêmes standards de vie que chez nous et que rien ne change, on va droit dans le mur. Soit on sera forcé de vivre de manière plus “primitive”, soit on arrive au même confort de vie en utilisant beaucoup moins de ressources. Les besoins sont énormes, mais les techniques existent. Il faut faire le pas. » Le marché de l’énergie est à la croisée des chemins. Deux tendances se dessinent. Soit on aura des sous-ensembles locaux où les foyers disposant de panneaux photovoltaïques seront plus producteurs que consommateurs ; le Brabant wallon, par exemple, pourrait être autosuffisant et raccordé aux autres provinces pour assurer des dépannages ponctuels. Soit de grosses installations renouvelables seront installées dans le désert africain pour être acheminées vers l’Europe par des lignes à haute tension. « Personne ne sait quelle tendance va prendre le dessus, mais ce qui est sûr, c’est que les marchés seront de plus en plus complexes et volatiles. »
N-SIDE occupe actuellement une trentaine de personnes parmi lesquelles une moitié de docteurs en mathématiques appliquées ou en informatique, un quart d’ingénieurs civils et un quart d’ingénieurs commerciaux. Comme ces compétences très pointues ne sont pas aisées à recruter, on y trouve une dizaine de nationalités différentes, avec une bonne moitié de diplômés de l’UCL.
C’est dans la sidérurgie que l’entreprise a entamé ses activités, l’objectif étant d’optimiser la consommation de toutes les matières premières et d’intégrer tout le processus industriel pour produire de l’acier au coût le plus bas possible. Aujourd’hui, N-SIDE a développé un outil d’aide à la décision stratégique qui repose sur une approche intégrée combinant les aspects techniques (équilibres chimiques et thermodynamiques) et économiques (achat des matières premières et coûts de production). N-SIDE a également innové dans des solutions de gestion dans le domaine logistique en permettant une adaptation plus rapide et plus fluide de la chaîne de distribution et de la gestion des stocks. Bien implanté dans le secteur pharmaceutique, N-SIDE y propose notamment des solutions de modélisation mathématique d’optimisation logistique pour les essais cliniques aujourd’hui adoptées par 12 des 20 plus grandes sociétés du secteur.
Extension géographique précoce
N-SIDE propose à ses clients trois types d’offres : un conseil en optimisation stratégique, une aide qui s’appuie sur un logiciel créé sur mesure avec un support d’utilisation et, enfin, un logiciel lui aussi sur mesure que les clients utilisent avec une équipe autonome moyennant une licence. L’entreprise, qui vient de fêter ses 15 ans, dégage 90 % de ses revenus à l’étranger, dont 50 % hors Europe. Une extension géographique précoce qui tient autant à une volonté délibérée qu’à un concours de circonstances. « Très vite, on a compris que dans le domaine sidérurgique, il fallait aller voir plus loin que Charleroi et Liège. Suite à un article publié dans une revue scientifique, nous avons été contactés par des sidérurgistes brésiliens, ce qui nous a permis d’entrer dans le marché américain. » Dans le domaine pharmaceutique, N-SIDE a pu convaincre Eli Lilly and Company d’être son premier client. Quand Lilly s’est repliée vers les États-Unis, la société a demandé à la jeune entreprise belge de venir implémenter son programme d’optimisation sur leur siège d’Indianapolis, car elle ne trouvait pas d’équivalent chez eux. D’autres contrats américains ont suivi.
L’approche mathématique pour l’aide à la décision stratégique dessine une nouvelle frontière où beaucoup de choses restent à faire. Face à l’abondance de perspectives, N-SIDE ne craint pas la concurrence et doit mettre encore beaucoup d’énergie pour vaincre les réticences. « C’est une nouvelle manière de prendre des décisions et certaines entreprises auprès desquelles nous prospectons n’en comprennent pas l’intérêt. » Beaucoup de prospects doutent de la puissance des chiffres et de l’opportunité de tout intégrer dans des modèles mathématiques, comme si une part de décision leur échappait. C’est un type de services nouveau où les références manquent. « Il y a encore une éducation à faire. Rares sont les chefs d’entreprise qui se disent d’emblée “J’ai besoin d’un bon management opérationnel”. Notre réponse, c’est de développer un outil sur mesure, car toutes les entreprises ne fonctionnent pas de la même manière. Cela paraît plus évident quand on commence par établir une maquette informatique de l’entreprise avec laquelle on étudie les flux. C’est donc à certains égards une démarche qui n’est pas naturelle et qui n’est pas bon marché non plus. Pourtant, les gains sont énormes et le payback se compte en mois bien plus qu’en années ! »
N-SIDE EN CHIFFRES
PHILIPPE CHEVALIER PRÉSIDENT
Ingénieur civil en mathématiques appliquées de l’UCL, il a obtenu un Master en Operations Research au MIT. Il occupe la présidence de N-SIDE, qu’il a cofondé en 2000, et continue à enseigner la recherche opérationnelle à la Louvain School of Management.
JACQUES PRALONGUE CEO
Ingénieur civil de l’ULB il a participé au développement commercial de spin-off universitaires (Leuven Measurement Systems, Numeca International). Il a rejoint N-SIDE en 2014 pour y occuper le poste de CEO.