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© P Willems

ON DIRAIT LE SUD… ODYSSÉE GÉOLOGIQUE

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Luxembourg

Par Laurence Cordonnier

Tantôt mystérieuse, tantôt apaisante, parfois sauvage, mais souvent généreuse, la forêt compose la moitié de la superficie de la province de Luxembourg. Mais pourquoi ce territoire compte-t-il plus d’arbres par habitant que les autres régions de Belgique ? Un plongeon dans l’histoire du terroir local s’impose pour mieux comprendre de quel bois se chauffent les Ardennais.


Parmi les organisations qui œuvrent aujourd’hui à la valorisation des forêts et du terroir, l’asbl Ressources Naturelles Développement. Bastien Wauthoz y est manager « pierre ». Géologue de formation, il partage sa passion avec un sens aiguisé de la pédagogie. « En 550 millions d’années, la province a fait un extraordinaire voyage à travers le globe. Initialement, la Belgique est principalement immergée sous un climat polaire. Elle se situe à 65° de latitude Sud, à peu près à l’emplacement des îles de la Terre de Feu, à la pointe sud de l’Argentine. Le paysage ressemble à ce que l’on peut observer aujourd’hui au Japon : un mélange de volcans entourés d’une mer où se déposent schistes, grès et calcaires. ».

Ensuite, sous l’effet de la tectonique des plaques, le pays remonte progressivement depuis l’hémisphère sud. Entre 400 millions d’années et 100 millions d’années avant JC, la Belgique se situe en zone tropicale. Elle est régulièrement plongée dans une mer chaude, parfois entourée de mangrove comme au Carbonifère. Les tropiques de Belgique, seuls les dinosaures et autres fossiles les auront connus !

Bastien Wauthoz raconte. « Ce passage en zone tropicale a véritablement modelé notre histoire. Dans ce climat, d’impressionnantes quantités de roches calcaires se sont déposées. Comme par exemple dans la calestienne, cette zone de collines qui trace la frontière de l’Ardenne avec la Famenne, qui était jadis une impressionnante barrière de corail, similaire à l’actuelle Grande Barrière de corail, il y a 370 millions d’années. La particularité de cette roche calcaire est qu’elle peut être dissoute par l’eau. Cette propriété explique la présence de grottes remarquables telles que celles de Hotton, Han ou Remouchamps. Ce genre de grottes ne se retrouve pas en Ardenne dont les sols sont composés de roches insolubles. ».

@ P Willems

 

Mais ce n’est pas tout, la période tropicale a permis à la Belgique de s’illustrer sur plusieurs pans d’un point de vue économique. Le géologue explique « Le corail devient calcaire. La mangrove donne le charbon. Les volcans apportent le fer. Quand on possède du charbon, du calcaire et du fer, on peut se positionner sur le secteur de la métallurgie. A partir du Moyen-Âge, les Belges deviennent donc une référence internationale dans l’exploitation de gisements de fer. La métallurgie wallonne permet l’essor de la géologie et des moulins liés aux forges. En matière géologique, la Belgique a été pionnière de la cartographie de son territoire. ».

Au Moyen-Âge et à la Renaissance, la métallurgie sert à fabriquer armes et canons, comme dans les ateliers mosans de Curtius, le célèbre marchand d’armes liégeois. C’est donc naturellement que le savoir-faire wallon va s’industrialiser, porté par la Meuse, le bassin mosan et ses dépôts de calcaires purs et de charbon, et favoriser la mise en route du chemin de fer, quelques siècles plus tard. Après l’Angleterre, la Wallonie devient alors une référence en matière de transport ferroviaire.

L’histoire de la Terre, celle qui remonte même bien avant le temps des dinosaures, explique la diversité des roches et la structure actuelle de notre territoire. Elle est à l’origine de nos réalités économiques mais également de la variété des paysages. « La Wallonie est un paradis géologique. Sur un minuscule territoire, 550 millions d’années d’histoire de la Terre sont résumées. Condroz, Famenne, Ardenne, Haute Ardenne, Nord de la Wallonie, à chaque région son terroir. En Ardenne, la roche est dure, l’eau ne peut pas y créer de nappes phréatiques, et elle donne un sol lourd. C’est la raison pour laquelle les arbres y trouvent une terre accueillante tandis que les cultures céréalières se portent mieux sur le plateau hesbignon. »


GROS PLAN SUR LES ROCHES REMARQUABLES

01 LE SCHISTE ARDOISIER
Il y a 250 millions d’années, la terre ardennaise était enfouie sous une chaîne de montagnes comparable aux Alpes. À cette époque, l’Europe entrait en collision, au sens propre, avec les Etats-Unis d’Amérique sous l’effet du mouvement des plaques. Ce processus fait émerger les roches déposées dans la mer sous forme de montagnes. Ceci explique pourquoi il est fréquent de trouver des coquillages sur des sommets tels que le Mont-Blanc ou l’Himalaya.

Lors des mouvements titanesques de la Terre, le schiste est comprimé et chauffé sous la masse des montagnes, produisant ainsi le schiste ardoisier. Ces montagnes subissent ensuite les effets de l’érosion qui arrache les sédiments que l’on retrouve aujourd’hui en Gaume et en Lorraine sous forme d’une pierre jaune, de sable et d’argile. Cette érosion permet au schiste ardoisier d’être mis au jour. L’industrie de l’ardoise va fleurir dans nos régions à partir du XVIIIe siècle et perdurera jusqu’après-guerre.

@P Willems

02 LE COTICULE
En latin, « coticula » signifie pierre à aiguiser. Cette roche métamorphique est également transformée au cœur de la montagne grâce à la pression et à la chaleur géothermique. Pour comprendre son origine, il convient de retourner 470 millions d’années en arrière, au moment où tout se déroule dans les profondeurs obscures de mers antédiluviennes. L’action se déroule précisément au moment où notre pays se soude aux pays scandinaves, créant d’abord un territoire volcanique puis la chaîne de montagne des Calédonides que l’on retrouve aujourd’hui en Ecosse et en Scandinavie. Trois phénomènes se cumulent pour donner naissance au coticule, cette roche unique au monde et qui permet d’aiguiser les plus fins couteaux, outils et rasoirs. D’abord un bassin profond où se déposent des quartz et argiles fines. Ensuite, la présence proche de dépôts calcaires. Et enfin la disponibilité d’oxyde de fer et de manganèse issus des éruptions volcaniques. Le coticule se dépose sous la forme de gigantesques avalanches sous-marines provoquées par des tremblements de terre et leur cortège de tsunamis, mélangeant subtilement ses ingrédients. Le métamorphisme transformera ces derniers dans la roche que l’on connaît aujourd’hui. Cette pierre à aiguiser de renommée internationale connut une industrie florissante au XVIIIe et XIXe siècles. Elle fut principalement utilisée pour aiguiser les ciseaux à bois des ébénistes ainsi que les rasoirs et les scalpels des chirurgiens et des scientifiques. Unique au monde, il s’agit de la pierre naturelle qui permet l’aiguisage le plus fin qui soit. Souvent imitée par des produits artificiels mais jamais égalée. Aujourd’hui, elle est encore utilisée en ébénisterie, pour le rasage traditionnel au coupe-chou et… dans les bars à sushis !


TOURISME AUTOUR DE LA PIERRE

Le sous-sol d’une région détermine ses paysages. Cultures ou forêts ne trouvent pas asile dans les mêmes sols. La pierre est par ailleurs un élément essentiel de notre patrimoine. Considérée comme un matériau noble, elle donne un cachet aux habitations et les imprime dans un terroir souvent très typique. La pierre est également source de légendes avec ses Pas-Bayard, rochers aux sorcières ou autres cailloux du diable. 

@ P. Willems

 

Ressources Naturelles Développement porte actuellement un projet de valorisation du patrimoine naturel, humain et industriel du massif schisteux ardenno-rhénan en vue d’en faire une destination SMART. Cette reconnaissance aurait un impact touristique, entre autres, pour les anciennes ardoisières, depuis Rimogne en France jusqu’au Rhin en Allemagne, sans oublier de passer par la Wallonie et le nord du Grand-Duché de Luxembourg. Dans cette aventure, nouvelles technologies et gamification tiendraient une place de choix pour dynamiser chambres d’hôtes, restaurants, sites naturels, touristiques et culturels, au cœur de ces « Terres de schiste ».


QUELQUES SITES REMARQUABLES

 

Les Grottes de Hotton
(calcaire)


Mégalithes de Wéris
Menhirs d’Oppagne
(poudingue, une roche dure constituée de débris de galets)

Durbuy Adventure,
sis dans une ancienne carrière
de marbre (calcaire)

Château de La Roche-en-Ardenne
(schiste)


Château de Jemeppe
(Hargimont, calcaire)


Ny et Wéris
(deux des plus beaux villages de Wallonie,
calcaire)

Parc enchanté du kaolin à Libin
(le kaolin est issu
de l’altération de schistes)


 

Château de Bouillon
(schiste)


Au cœur de l’ardoise
- ancienne ardoisière
de la Morépire
(schiste ardoisier)
Mortehan et Bovigny
(maisons et croix de schiste à gogo,
visitez le vieux cimetière de Mortehan)

Musée du coticule
(Salm-Château)


Chassepierre et Torgny
(encore deux des plus beaux villages de Wallonie,
pierres de Gaume –
grès d’Orval et calcaire de Jaumont)
Abbaye d’Orval,
ruines
(pierres de Gaume)



PROFESSION TAILLEUR DE PIERRE


Depuis toujours, Anthony Cognaux est fasciné par la pierre. La petite trentaine, l’orfèvre de la taille de pierre s’apprête à reprendre le flambeau de l’entreprise familiale basée à Libramont, Design Stone. Il faut dire que la pierre, il la travaille depuis plus de 15 ans pour façonner cheminées, plans de travail, douches, éviers ou éléments de décoration. Ce qui impressionne dans ses créations, ce sont la finesse et l’élégance qui transparaissent par le design mais également par le choix subtil des matériaux. Parmi ceux-ci, la pierre de Wallonie. 

Qu’est-ce qui vous fascine le plus avec le travail de la pierre ? 

A. C. — Tant de choses peuvent être réalisées avec de la pierre. Je suis fasciné par la multitude de possibilités qu’offre ce matériau noble. Quand j’évoque la pierre, je pense au marbre mais également à la pierre calcaire, au granit dur, au composite de quartz ou encore à la céramique. Je suis toujours subjugué de voir un bloc de marbre dans une carrière, et peu de temps après, le voir débité en pièces et installé dans une salle de bain... Ce que j’aime le plus est de partir d’une pièce totalement brute et d’en sortir une pièce finie.

Par quoi êtes-vous étonné dans ce métier ? 

A. C. — Je suis toujours surpris par la variété de matières incroyables créées par la nature au fil du temps. La pierre ne cesse de m’étonner par la créativité qu’elle permet et par la pléthore des matières proposées.

Quelles sont vos motivations à perpétuer l’entreprise familiale ?

A. C. — Je souhaite développer le savoir-faire et repousser les limites dans la capacité à faire les choses. J’aime voir sortir de belles pièces de mon atelier, être en contact tous les jours avec mon personnel, les suivre dans leur développement.

De quoi êtes-vous le plus fier par rapport à ce métier ? 

A. C. — Le côté intemporel et durable.

Quelles pierres wallonnes travaillez-vous ?

A. C. — Les principales pierres wallonnes que je taille sont la pierre bleue des Carrières du Hainaut, le Marbre Noir de Mazy, le Marbre Rouge Royal et la pierre de Vinalmont. Ce que j’apprécie dans la pierre bleue des Carrières du Hainaut, c’est sa particularité de pouvoir être utilisée dans toutes les phases de construction d’une habitation, que ce soit pour le parement extérieur dans des finitions brutes, lisses ou taillées (moellons, encadrements, sous-bassement), pour le revêtement de sol ou encore pour l’escalier. Cette même pierre dans d’autres finitions peut également habiller une douche, être utilisée pour une sculpture ou encore une cheminée. Son autre particularité est qu’en fonction de la finition qui lui sera apportée, sa couleur pourra varier du gris très clair au noir en passant par un bleu clair ou foncé. J’aime son domaine d’application très large. Quant au Marbre Noir de Mazy, il s’agit du marbre noir le plus noir au monde. C’est le dernier marbre à être extrait dans une carrière souterraine en Belgique. Il est de renommée internationale et est présent dans les bâtiments les plus prestigieux. Il fut par exemple utilisé (parmi tant d’autres endroits) dans l’Empire State Building, Saint-Pierre à Rome ou encore Versailles. J’aime son côté exclusif.

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