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© Fred Guerdin

Un médecin dans la salle

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  • / Tourisme culturel
Hainaut  / Mons

Par Bernard Roisin

Adieu les opérations ? Bonjour la passion… du théâtre et des vieilles planches. Pierre Deroux n’a pourtant rien d’un saltimbanque. Bienvenue à Saint-Denis.

Chirurgien, ancien chargé de cours de dissection, ancien maître de conférences en anatomie artistique, les fonctions passées de Pierre Deroux respirent la rigueur scientifique et l’esprit cartésien. Mais mieux qu’une danseuse, ce praticien que son métier passionne, a un moulin. Transformé en théâtre, ce lieu ravissant niché dans un écrin de verdure ne fonctionne plus à l’eau mais au flot de spectateurs qui, depuis cinq ans déjà, se ruent dans la coquette salle de spectacles. Ainsi, dans le joli village de Saint-Denis à quelques kilomètres de Mons, un nouveau lieu culturel a vu le jour. Et, à l’image de son propriétaire, il se révèle authentique et chaleureux…

D’où vous vient la passion du théâtre ?
Je ne sais pas d’où naissent les passions. Mais j’ai toujours bien aimé aller au théâtre. Voir ce qui se passait derrière. Ne pas devenir comédien, mais acteur du théâtre, aller plus loin qu’être spectateur. J’ai suivi des cours de mise en scène et de gestion théâtrale tout en continuant mon travail de chirurgien. Puis, j’ai acheté ce moulin classé… Un endroit que j’aime et que je voulais partager en y créant un théâtre avec petite restauration et bar. Mon but est vraiment d’en faire un lieu convivial.

Vous voulez rapprocher le théâtre du commun des mortels ?
Oui. D’abord des habitants de Saint- Denis, suivis par ceux de Mons qui n’est qu’à sept kilomètres et par les collègues des hôpitaux où j’exerce. Ceux-ci semblent préférer se rendre au théâtre chez un copain plutôt que de se lancer comme ça dans l’inconnu. Cela semble leur demander un effort d’aller au théâtre… Ce qui, moi, me paraît incongru puisque j’y vais depuis toujours au moins deux fois par semaine.

Si vous deviez faire un choix entre la chirurgie et le théâtre, vous choisiriez…
Pourquoi voulez-vous que je choisisse entre un métier merveilleux et une passion qui l’est tout autant ? Tout le monde a le droit et le devoir d’avoir au moins deux choses dans sa vie… ou d’avoir deux vies. Je suis toujours heureux d’aller travailler, comme je suis toujours heureux d’aller au théâtre ! (il rit) C’est une vie assez équilibrée.

Votre passion pour le théâtre a « contaminé » la famille…
En effet, ma fille a entrepris des études de théâtre et est aujourd’hui comédienne. C’est sans doute à cause d’elle que je me suis un peu plus investi. Actuellement au Manège à Mons, elle m’a fait rencontrer des metteurs en scène qui m’ont ouvert leurs répétitions, leurs coulisses. Bérengère m’a fait entrer dans le milieu. Je lui ai donné le goût mais elle me le rend bien, notamment en me conseillant des spectacles.

Être acteur est une performance physique et mentale, celle de chirurgien aussi non ?
Oui, mais on ne peut pas vraiment comparer ces deux versants de ma vie. Chirurgien est un travail manuel dont j’aime le côté précis, minutieux. Quand je travaille dans le théâtre, c’est aussi manuel car j’ai construis moi-même les gradins. J’ai poncé la scène… et j’étais heureux ! Pour rien au monde, je n’aurais laissé quelqu’un d’autre le faire. J’aime bien le côté artistique, j’ai donné des cours d’anatomie artistique aux Beaux-Arts. Je suis grand amateur de sculpture et de peinture. Mais tout le monde a un côté ar tistique et un côté rationnel, cartésien.

« J’ouvre les portes à des jeunes comédiens que j’ai engagés le temps d’une représentation, qui sont sortis voici un an du conservatoire et qui n’ont fait leurs preuves nulle part. Ils sont libres de présenter ce qu’ils veulent. Une manière de leur donner leur chance. »


Quel regard portent vos collègues sur votre passion théâtrale ?

Ils se montrent étonnés, voire surpris. Certains me disent « Tu changes de métier ? ». D’autres me prennent pour un fou. Peu de médecins vont au théâtre ou alors quand ils sont en congrès à Paris pour voir un vaudeville. Ce qui est très bien, ceci dit. Mais, enfin, il y a autre chose.

Vous passez pour un original ?
Je crois. Dans l’esprit des gens, ce n’est pas vraiment normal de faire de la chirurgie et du théâtre. Même si tout cela est réfléchi et pas du tout farfelu. Surtout dans une maison classée, qui est censée être belle et être ouverte au public à d’autres occasions qu’aux Journées du Patrimoine. Cet aspect-là était, à mes yeux, tout à fait sensé. Cela combiné à ma passion pour le théâtre m’a poussé à en faire une salle de spectacle. Cela m’a paru très amusant, enrichissant pour moi que d’entrer de plain pied dans le monde du théâtre. Et puis pour les autres puisqu’il y aussi une volonté de faire partager ce lieu et cette passion.

Il y a aussi l’amoureux des vielles pierres…
Oui, des vieilles pierres et d’art contemporain. Il faut être éclectique dans la vie. Et puis il y a une âme ici. Une cascade qui coule à côté du corps de logis dans lequel j’habite. Je vois les hérons qui viennent s’abriter quand le vent souffle du nord. Il y aussi cette nature… Les neuf étangs qui nous entourent. Certains prennent leur retraite en Espagne, moi je choisirais Saint-Denis. Mais, pour l’instant, je n’ai aucune envie d’arrêter parce que j’aime mon travail.

Chirurgie et esthétique. Quelle est la réaction de vos patients ?
Comme il y a beaucoup de battage médiatique, notamment en début de saison, ils sont un peu surpris. Mais le théâtre a toujours un côté magique pour beaucoup de gens. Le théâtre, ça doit être la vie avec une étincelle en plus. Il y a même une dame qui m’a demandé si elle pouvait venir après son opération de chirurgie esthétique !

Le médecin est-il un acteur ?
Ça dépend des médecins. Certains ont des rôles de tragédiens. Ils ont des choses douloureuses à annoncer et pour lesquelles, c’est vrai, il faut parfois composer. Il faut dire la vérité mais laisser de l’espoir aux patients atteints d’un cancer par exemple. Leur dire que ce n’est parce qu’ils doivent faire une chimio qu’ils ne peuvent plus partir en vacances.

Votre pièce préférée qui met en scène un médecin ?
Dans presque tous les Tchekhov, il y a un médecin… et c’est souvent intéressant. Ils ont un rôle psychologique important. Il faut dire que Tchekhov était médecin lui-même. Il connaît la profondeur de cette profession. Et puis c’est un révolutionnaire qui surgit à une époque charnière. Comme Ibsen, un autre auteur qui m’intéresse mais qui n’est pas médecin. Tous les deux apparaissent lors de changements de civilisation qui sont des périodes toujours très fécondes en art, où apparaissent de nouvelles formes, où s’opèrent des renversements. Prenez l’art gothique à sa naissance par exemple.

La meilleure performance d’acteur en médecin qu’il vous a été donné de voir ?
Julien Roy qui tenait le rôle du médecin dans La Mouette de Tchekhov, montée par Jacques Delcuvellerie.

Mais vous ne voulez pas faire que du théâtre au Moulin de Saint-Denis ?
J’ouvre les portes à des jeunes comédiens que j’ai engagés le temps d’une représentation, qui sont sortis voici un an du conservatoire et qui n’ont fait leurs preuves nulle part. Ils sont libres de présenter ce qu’ils veulent. Une manière de leur donner leur chance. Comme je trouve normal d’avoir eu ma chance avec un nouveau théâtre, il est normal qu’à mon tour je la leur donne.

Du théâtre privé en Belgique, est-ce possible ?
C’est difficile. Il en restait deux : La Valette à Ittre et le Public à Bruxelles. Aujourd’hui, ils sont aussi subventionnés. Personnellement, mon but n’est pas de gagner de l’argent, de me payer mais de ne pas en perdre. Ce qui explique que le prix des places au Moulin ne peut pas descendre en dessous de 15 €. Ce n’est pas du mécénat, c’est une passion, mais de là à perdre de l’argent… Je voudrais que ce soit équilibré et, pour survivre, pour que cela reste utile, cela se révèle indispensable.

Le théâtre a-t-il encore un sens aujourd’hui avec le développement de la télévision, du streaming ?
Oui, parce qu’il y a un contact direct avec quelqu’un qui crée quelque chose. Et puis, une pièce, ce n’est jamais la même chose. Qu’elle soit jouée par des acteurs différents ou par les mêmes. Il y a une performance réelle. En plus, le théâtre peut avoir - cela dépend la dramaturgie qu’on y met - un rôle social important, comme Sainte Jeanne des abattoirs de Brecht, monté par Lorent Wanson, durant les grèves de Clabecq. La troupe se rendait sur place pour annoncer aux ouvrières qu’elles montaient une pièce qui parlait des grèves aux États-Unis dans les années ‘30 et que ce spectacle parlait aussi de leur combat. Ou quand Wanson monte En attendant Godot. On peut voir en Godot le type qui pourrait amener du boulot aux deux gamins qui l’attendent. Il en fait un combat social. Le théâtre vu de cette façon a un rôle tangible et concret. Il y aussi le théâtre distrayant exempt de message philosophique… Pourquoi pas ? Ce n’est déjà pas rien de rigoler de temps en temps.

 

Réservations et renseignements

Moulin de Saint-Denis, Théâtre
Rue de la Filature, 37
B-7034 Obourg Saint-Denis
+32 (0)478 55 90 45
[email protected]
www.moulindesaintdenis.be
Spectacles à 20h00 - Bar et Petite restauration dès 19h00 avant ou après le spectacle.
Billetterie ouverte une heure avant chaque représentation.

 

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