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Des francs-tireurs et des villes fantômes

  • Dossier
 / Andenne - Dinant - Tamines - Visé

Par Christian Sonon

Pensant avoir affaire à des francs-tireurs, l’occupant n’hésita pas à massacrer la population. En 2011, une assemblée fédérale pointa sept villes martyres, dont quatre en Wallonie: Andenne, Dinant, Tamines et Visé.

L’acharnement de la petite armée belge à résister et à appliquer une tactique de harcèlement gêne l’armée impériale dans sa marche en avant. Les soldats s’exaspèrent et agissent de manière incontrôlée, justifiant leurs représailles par la présence de francs-tireurs dans les rangs de la population. Entre le 4 août et le 21 octobre 1914, 5500 Belges sont tués par les troupes d’invasion dans des circonstances effroyables : exécutions sommaires, fusillades en masse de civils grands et petits, pendaisons, destructions matérielles, incendies… Ces exactions que les troupes d’outre- Rhin commettent dans le but d’effrayer les Belges pour limiter leur résistance soulèvent l’indignation des pays jusque-là neutres. D’autant que ces francs-tireurs semblent sortis tout droit de leur imagination.

« Il n’existait pas de résistance armée concertée, c’est un phénomène que l’on a mis dans le cerveau des soldats allemands parce que de tels actes avaient eu lieu en France en 1870, lors de la guerre contre les Prussiens, explique Dominique Nahoé. S’il y a parfois eu des coups de feu suspects, ceux-ci étaient souvent l’oeuvre de soldats allemands paniqués ou ivres qui se tiraient les uns sur les autres. Par la suite, l’envahisseur s’en est servi comme excuse. Pour l’état-major allemand, tout civil était un ennemi. C’est ainsi que pour la première fois, une ville et sa population civile ont été bombardées, en l’occurrence par un Zeppelin. C’était à Liège, au début de la guerre. » Ces actes incroyables ont donné naissance à l’appellation « ville martyre ». En 2011, à l’initiative de l’ancien ministre et bourgmestre de Louvain Louis Tobback, le « Réseau belge des villes martyres » a été constitué. Celui-ci comprend trois villes flamandes, Aerschot, Louvain et Termonde, ainsi que quatre villes wallonnes, Andenne, Dinant, Tamines et Visé. « Il fallait veiller à l’équilibre communautaire, explique Dominique Nahoé, mais la politique a également joué, car d’autres villes pouvaient revendiquer cette reconnaissance. Ainsi, Virton et Herve furent “oubliées” côté wallon, ainsi que Namur dont le centre-ville et la Grand-Place furent volontairement rayés de la carte les 23 et 24 août 1914. Côté flamand, on “élimina” Ypres, Dixmude et Nieuport. Pour Ypres, l’explication qui prévalait était qu’il ne s’agissait pas d’une ville martyre, mais d’une ville détruite ! »

En juillet 1920, lors de la conférence de Spa, qui avait pour ordre du jour unique les dommages de guerre, l’Allemagne s’est vu remettre une facture en bonne et due forme pour ces dommages de guerre. « Outre d’importantes livraisons de charbon, le total des réparations s’est finalement chiffré à 132 milliards de marks-or échelonnés sur 40 ans, dont 8 % au profit de la Belgique, note l’auteur. Mais l’Allemagne a fermé le robinet en 1932. »

Une facture monstrueuse qui ne pouvait qu’impliquer un esprit de revanche. Mais, au fait, à combien a-t-on estimé la vie d’un civil lors de ces savants calculs ? En 2001, dans un courrier adressé au gouvernement allemand, le collège d’Andenne estimait qu’un montant de 62 000 € par victime paraissait équitable « pour le dommage matériel et moral subi par les familles ». Qui dit mieux ?

LES VILLES MARTYRES

Visé incendiée et détruite à 70 %

Visé est considérée comme la première ville martyre de la Grande Guerre. Située à 20 km de la frontière allemande, elle a été le cadre, le 4 août, du premier aff rontement entre les troupes du général von Kluck et de l’armée belge, mais aussi le triste témoin des premières exécutions de civils, le même jour. Ces actes marqueront le début de la « quinzaine tragique de Visé » qui va payer très cher la résistance des troupes belges : 42 civils massacrés, 575 maisons détruites sur 840 (dont la collégiale et l’Hôtel de Ville) par le terrible incendie volontaire des 15 et 16 août et plus de 600 déportés en Basse-Saxe. Après la guerre, c’est sur les ruines et les cendres que Visé renaîtra peu à peu. Mais le coeur historique n’y était plus !

Le bourgmestre parmi les victimes à Andenne

Le 19 août, premier jour d’occupation de la ville, l’atmosphère est tendue suite à la destruction du pont sur la Meuse. Le lendemain soir, des détonations entendues à Seilles vont mettre le feu aux poudres. Persuadé qu’elles sont le fait de francstireurs, l’envahisseur décide, le lendemain, de s’en prendre aux civils. Les Allemands commencent par tuer des habitants dans leur maison, puis en acheminent d’autres vers le quai où ils seront fusillés. Les chiff res divergent selon les sources, car il y eut également des disparus, mais on estime à 260 le nombre d’habitants morts (dont le bourgmestre Jules Camus) et à 190 le nombre d’habitations totalement détruites, dont la grande majorité à Seilles. En dessous du pont enjambant la Meuse, le quai Pastor a été rebaptisé quai des Fusillés.

Le massacre des Taminois

Le 22 août 1914, furieux d’avoir été retardés, alors qu’ils tentaient de traverser la Sambre, par des coups de feu français qu’ils imputent à des francstireurs, les Allemands enferment la population taminoise (Sambreville) dans l’église des Alloux. Ils en extirperont 600 hommes qu’ils fusilleront après une marche forcée vers la place Saint-Martin. Quelquesuns réussissent à échapper à la mort en sautant dans la Sambre, d’autres sont achevés à coups de baïonnettes. Les maisons sont ensuite pilées et les Allemands font ripaille devant les cadavres des civils. Bilan du week-end : 613 victimes, dont 384 morts et 300 habitations détruites. Le cimetière des fusillés est désormais un site classé et la place Saint-Martin se fait passeur de mémoire entre les générations.

Le deuxième sac de Dinant

Dinant est la ville où la population civile a été la plus touchée durant la guerre. Le 15 août 1914, une avant-garde de la 3e armée allemande a pris la citadelle et le centre-ville. Mais sous la poussée des troupes françaises, l’envahisseur est contraint de battre en retraite et la ville est reprise. Le dépit des Allemands va attiser leur désir de vengeance. Le 23 août, ils reviennent avec plus de 25 000 hommes. Convaincu que les civils sont de connivence avec les Français, leur état-major donne l’ordre de piller, de massacrer sans égard et d’incendier la ville. Celle-ci sera détruite à 80 % et 674 personnes sont assassinées en 24 heures. Jusqu’au 5 octobre, l’expo « Il était une fois Dinant » retracera la vie quotidienne des Dinantais avant, pendant et après les dramatiques événements.

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