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Un mémorial sur le front de la Lys

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Hainaut  / Ploegsteert (Comines-Warneton)

Par Christian Sonon

Dès octobre 1914, Comines et Warneton sont séparés par la ligne de front. C’est la guerre des tranchées qui se soldera par un carnage en 1918. Le Mémorial britannique de Ploegsteert rend hommage aux soldats disparus, tandis qu’un centre d’interprétation remplit son devoir de mémoire.

Petit village situé à quinze kilomètres au sud d’Ypres, Ploegsteert fait aujourd’hui partie de Comines-Warneton, cette commune hainuyère enclavée en territoire flamand et adossée à la frontière française. Si son nom circule beaucoup cette année, ce n’est cependant pas pour raviver les questions linguistiques dans notre pays, ni parce que c’est dans ses rues qu’apprit à pédaler le futur champion cycliste Frank Vandenbroucke, mais bien parce que l’endroit abrite un des monuments de la Grande Guerre : le mémorial britannique de Ploegsteert. Érigé en 1931, ce temple circulaire aux dimensions impressionnantes, soutenu par des colonnades et gardé par deux lions de pierre, porte les noms de 11 447 soldats et officiers de l’Empire britannique dont les corps n’ont pu être retrouvés ou identifiés. Des victimes tombées dans les tranchées et lors des combats disputés dans la région, soit dans une vaste zone incluant la petite enclave belge et les localités françaises de Hazebrouck, Bailleul, Estaires et Armentières.

Les combats ? Dès octobre 1914, l’armée allemande est stoppée par les Alliés dans les plaines de l’Yser. La région de Comines et Warneton est alors coupée en deux par la ligne de front. Comines, au nord-est, abrite la garnison allemande, Ploegsteert, au sud-ouest, est aux mains des Alliés, et Warneton, au milieu, est traversé par le front. À l’exception de sept jours en juin 1917, quand les Alliés prirent d’assaut la crête de Messines après avoir fait sauter 19 mines, le front, à cet endroit, restera relativement calme pendant trois ans et demi.

Un « devoir de mémoire » qui passe par la transmission de notre Histoire aux jeunes générations et par la sensibilisation à une coopération pacifique entre les peuples.

 

« La moitié des soldats et officiers dont le nom figure sur le monument ont été tués en avril 1918, lors de la bataille de la Lys, raconte l’historien Pascal Kuta. Bénéficiant du renfort des troupes ramenées du front russe, l’état-major allemand a voulu mener une grande offensive avant l’arrivée des troupes américaines. Cette offensive avait pour but de repousser les Britanniques jusqu’à la Manche ; mais si ceux-ci refluèrent effectivement, perdant ainsi le territoire péniblement conquis après les interminables vagues de bombardements de l’automne 1917, lors de la bataille de Passchendaele, ils ne tombèrent pas à la mer. En septembre 1918, ils reprirent possession des lieux. »

Depuis 1931, le mémorial de Ploegsteert est donc un lieu de recueillement pour toutes ces familles britanniques qui, pendant 13 ans, ont été torturées par une douleur d’autant plus profonde qu’elles n’avaient pas une sépulture à visiter, une tombe sur laquelle se pencher, un lieu pour se recueillir. L’imposant monument est situé entre le bois de la Hutte et le bois de Ploegsteert, sur la route reliant Ypres à Armentières, et est entouré de nombreux cimetières militaires.

« Il n’aurait cependant pas dû être érigé là, mais à Lille, note encore Pascal Kuta. Mais la France n’en voulut pas. Pour des raisons financières et parce qu’elle estimait avoir accordé assez d’espace à la commémoration des morts étrangers. Ce terrain réservé au souvenir a donc été concédé à perpétuité par la “pauvre petite Belgique reconnaissante” au Royaume-Uni. »

Le « Plugstreet 14-18 Experience »

Le mémorial britannique n’est cependant pas le seul lieu dédié à la Première Guerre mondiale qui mérite le déplacement jusqu’à ce territoire francophone enclavé dans les « champs de Flandre ». Inauguré en novembre 2013, implanté à l’arrière du monument, à moitié enfoui dans le sol et reconnaissable de loin grâce à sa pyramide en verre, le centre d’interprétation « Plugstreet 14-18 Experience » offre un espace scénographique de 400 m2 munis d’un équipement high-tech dernier cri. S’appuyant sur un riche contenu pédagogique et une évocation claire et détaillée de la Première Guerre mondiale, la visite permet de découvrir l’impact de celle-ci sur les populations civiles et sur la vie des militaires, et de suivre l’apparition des premières tombes jusqu’aux stèles et mémoriaux présents aujourd’hui. Un « devoir de mémoire » qui passe par la transmission de notre Histoire aux jeunes générations et par la sensibilisation à une coopération pacifique entre les peuples.

LE SAVIEZ-VOUS ?

Hitler et Churchill dans les tranchées

Dominique Nahoé et Daniel Conraads le relatent dans leur ouvrage : Adolf Hitler et Winston Churchill ont tous deux séjourné près de Ploegsteert durant la Grande Guerre. Le 29 octobre 1914, le soldat bavarois, alors âgé de 25 ans, y eff ectua son baptême du feu avec son régiment à Geluveld, petit village situé à l’est d’Ypres. Il échappa à l’hécatombe et séjourna ensuite dans la région de Messines et de Comines jusqu’au 8 mars 1915. Il y revint à la mi-septembre 1918, fut blessé aux yeux par les gaz de combat britanniques et évacué en Poméranie. De son côté, c’est du 26 janvier au 3 mai 1916 que le lieutenant-colonel anglais de 42 ans vint s’installer à Ploegsteert afi n d’y prendre la tête d’un bataillon de fusiliers écossais. Il y reviendra également en 1918, mais en février. L’artiste recalé à l’académie de Vienne et le bouc émissaire de la triste off ensive des Dardanelles se sont donc ratés en Wallonie picarde. L’Histoire leur donnera d’autres occasions.

Joyeux Noël !

Ceux et celles qui ont vu l’émouvant film de Christian Carion, Joyeux Noël (avec Dany Boon en coiffeur aide de camp et Diane Krüger en soprano danoise), ne sont pas près d’oublier ces moments de fraternisation entre les camps ennemis qui sont survenus à la Noël 1914. Le film comporte une large part de fiction et d’exagération, mais une trêve a bien eu lieu en divers endroits du front. Pour Pascal Kuta, c’est entre les Allemands et les Anglais qu’elle a été la plus marquée. « Chez les Français, la haine de l’envahisseur allemand était très forte compte tenu des précédents faits de guerre entre les deux peuples. Les Belges en avaient gros sur la patate également en raison du massacre des civils. En revanche, leur patrie n’ayant pas été envahie, les Britanniques – des militaires professionnels – avaient moins de raison de ne pas relâcher un tantinet le doigt de la gâchette. C’est autour de Ploegsteert que cette trêve fut la plus longue puisque l’esprit de Noël y dissipa les ombres de la guerre jusqu’à Pâques 1915 ! »

Le match de football qui opposa les deux camps sur une parcelle de terre entre les tranchées n’est pas davantage le fruit d’une imagination délirante. Une croix placée à l’orée du bois de Ploegsteert et au pied de laquelle des « supporters » viennent régulièrement déposer des ballons et fanions témoigne de cet épisode exceptionnel. Si des soldats belges ou français avaient cédé à la même tentation au milieu des plaines de l’Yser inondées, sans doute auraient-ils opté pour un match de water-polo !

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