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Une châtelaine dans les tranchées

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  • / Terres de mémoire
Hainaut  / Château de Louvignies

Par Christian Sonon

Le château de Louvignies est le fief des Villegas de Saint-Pierre. Son actuelle propriétaire en a transformé toutes les salles en musée afin de rendre hommage au travail de Maria, son aïeule, qui s’illustra sur le front de l’Yser et fonda l’hôpital Élisabeth à Poperinghe.

« Une châtelaine dans les tranchées », c’est le nom donné à ce bijou d’exposition que l’on peut caresser du regard, jusqu’au 26 octobre, dans son magnifique écrin qu’est le château de Louvignies, à Soignies. Un château dont l’origine remonte au XVIIIe siècle, mais qui fut complètement rénové et remis au goût du jour entre 1878 et 1885 par son propriétaire de l’époque, le comte Léon de Villegas de Saint-Pierre, et qui est, depuis 2013, la propriété de Florence de Moreau de Villegas de Saint-Pierre. « Un château doit rester un lieu de vie et de mémoire, justifie cette licenciée en histoire de l’art et archéologie. Voici 15 ans, mes parents ont décidé de l’ouvrir au public le temps d’une exposition thématique où étaient présentées les collections familiales. L’an dernier, j’ai repris le flambeau en organisant une exposition “Frou frou et dentelles, cent ans de lingerie féminine”, et, cette année, à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, j’ai mis en scène l’univers quotidien de mon aïeule, la comtesse Maria de Villegas de Saint-Pierre, durant les années d’occupation. La châtelaine dans les tranchées, c’est elle. Elle était la cousine germaine de mon grand-père, le baron Alphonse de Moreau. » Choix judicieux, car l’étonnante destinée de celle qui devint par mariage Maria van den Steen de Jehay, châtelaine de Chevetogne, valait bien qu’on aménage les trente majestueuses pièces d’un château. Née en 1870, elle fut d’abord une femme de lettres reconnue – son roman, Profils de gosses, lui vaudra le prix de l’Académie française en 1912 – avant d’opter pour des préoccupations sociales et de fonder l’école d’infirmières Saint-Camille à Bruxelles. Lorsqu’éclate la guerre en août 1914, elle transforme une salle du château de Chevetogne en ambulance neutre (ou hôpital provisoire) de la Croix-Rouge. Puis, lorsque l’occupant s’y est installé, elle part rejoindre le front en tant qu’infirmière militaire. Devant les ravages causés par le typhus, elle « tirera son plan » – c’est en ces termes que son médecin de famille lui en intima l’ordre – pour créer un hôpital civil dans la région d’Ypres – ce sera l’hôpital Élisabeth à Poperinghe. Durant toute la guerre, aux côtés d’autres femmes courageuses, dont son amie Louise d’Ursel, elle soignera des centaines de civils et de militaires blessés, elle fondera des maternités, des orphelinats et des écoles… Autant d’actions qui seront chapeautées par l’Aide civile belge, oeuvre de secours que Maria de Villegas de Saint-Pierre fonda en décembre 1914.

« Le plus extraordinaire, commente Florence de Moreau, c’est que cette odyssée ne nous a été révélée qu’en 2007, lorsque j’ai retrouvé dans les combles du château sa correspondance, ses agendas, ses albums, ainsi que des recueils manuscrits et des notes dactylographiées. Ces dernières constituaient la préparation de ses mémoires qu’elle était sur le point de publier lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté. Il m’a fallu plus d’un an pour trier ces témoignages fascinants et les remettre en musique. J’en ai tiré matière à un livre qui est paru chez Racine en janvier 2009 et qui vient d’être réédité. Il commence lors de la “nuit magique” du 29 juillet 1914, soit quelques jours avant l’invasion allemande, et se termine avec l’entrée triomphale des souverains belges à Bruxelles, le 22 novembre 1918. Entre ces deux événements, une suite de moments vécus émouvants, amusants, bouleversants, relatés dans les agendas que Maria n’a cessé de tenir, jour après jour, pendant les quatre années d’occupation et qu’elle a fait revivre d’une plume élégante et pleine de psychologie, dans une langue truffée d’expressions flamandes, anglaises et allemandes. »

Une ambulance neutre de la Croix-Rouge

Depuis l’été dernier, « Une châtelaine dans les tranchées » est donc également une exposition qui apporte un nouvel éclairage sur cette magnifique épopée grâce à la rigoureuse mise en scène de Florence de Moreau. Chaque pièce du château évoque un épisode de guerre. Ainsi le salon Belle Époque qui reflète l’insouciance du début du siècle, la pièce où Maria tenait salon en femme du monde accomplie, l’atelier de lingerie où elle recousait les culottes des soldats avant de se faire accepter comme infirmière sur le front, un bureau de commandement britannique puisque Poperinghe était situé en British Area et, surtout, la salle à manger de Chevetogne qu’elle transforma en ambulance dès la déclaration de la guerre. Florence de Moreau : « Le 4 août, le château était déjà prêt. Maria, qui avait mis par terre 15 matelas pour les Français d’un côté et 15 matelas pour les Allemands de l’autre, attendait son premier patient. Son hôpital était neutre selon le principe de la Croix- Rouge. Et il n’était pas question de discuter là-dessus ! »

Si la grande majorité des meubles, linges, vaisselles, objets de la vie quotidienne, photographies dédicacées ou non ont été extirpés des multiples pièces et recoins du château de la famille de Villegas de Saint-Pierre, la propriétaire a également eu la grande chance de recevoir l’aide de divers collectionneurs passionnés de la guerre 14-18. Parmi ceux-ci, Patrick Mallory, auquel on doit un spectacle historique qui fut joué dans la cour du château de Louvignies le 15 août et qui lui prêta sa cinquantaine de mannequins de soldats de la Grande Guerre, ses drapeaux, ses casques et ses blouses d’infirmière.

Le Major de Poperinghe

Davantage peut-être encore que d’autres « héroïnes » mieux connues, telles Édith Cavell ou Gabrielle Petit, Maria de Villegas de Saint-Pierre a mis tout son courage, toute son intelligence, toutes ses forces et tout son coeur pour venir en aide à ceux qui en avaient besoin durant la Grande Guerre. Faut-il l’ajouter ? Après celle-ci, celle qui n’hésita pas à descendre dans les tranchées et que la Reine Élisabeth avait surnommée « le Major de Poperinghe » allait crouler sous le poids des décorations et médailles émanant des États reconnaissants, de la Belgique au Vatican, en passant par la France et la Pologne. Elle sera ainsi nommée Chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, tandis que le Roi George V la nommera Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique.

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