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La Bataille des Frontières, le martyr des civils

  • Dossier
Luxembourg

Par Christian Sonon

Entre le 20 et le 23 août 1914, l’Ardenne et la Gaume virent les Français et les Allemands en découdre très violemment. Les villageois payèrent un lourd tribut à ces affrontements. De Libin à Musson, de nombreux cimetières et monuments le rappellent.

On appelle « bataille des frontières » les affrontements militaires qui opposèrent, lors de la deuxième quinzaine d’août 1914, les armées françaises et allemandes le long des frontières de l’Hexagone, c’est-à-dire en Lorraine, dans le Luxembourg belge et autour de Charleroi. L’offensive est française, l’objectif du général Joffre étant d’enfoncer le centre du front allemand et de repousser l’ennemi vers le Nord avant de l’encercler par l’est de la Meuse.

Nous nous attarderons seulement ici sur les combats qui eurent lieu en Province de Luxembourg, en Ardenne et en Gaume, où de nombreuses manifestations sont organisées et des circuits proposés afin de commémorer ces douloureux événements. Entre le 20 et le 23 août, les troisième et quatrième armées françaises, qui avaient pour mission de progresser en direction d’Arlon et de Neufchâteau, se heurtèrent aux quatrième et cinquième armées allemandes qui préparaient une prochaine offensive. Parce que ces affrontements résultaient plutôt du hasard que d’un plan bien établi, on les appela « combats de rencontre ». Les chocs furent très violents et particulièrement meurtriers. À l’exception des premiers faceà- face qui eurent lieu près de Neufchâteau le 20, ainsi que des « accrochages » dans la région de Virton le 21, c’est le 22 août que les combats éclatèrent entre les deux camps, sur une dizaine de lieux marquant la ligne de front allant de Libin, au nord, à Musson, près de la frontière française, au sud : Maissin, Anloy, Bertrix, Nevraumont, Neufchâteau, Rossignol, Bellefontaine, Virton, Ethe et Baranzy. Les troupes françaises seront battues presque partout et les combats s’achèveront avec leur repli général derrière la Semois, puis leur regroupement dans le nord de la France, où les survivants souffleront quelques jours le temps de préparer la bataille de la Marne.

« La Semois était rouge de sang ! »

Les combats les plus meurtriers de la bataille des frontières en Province de Luxembourg eurent pour témoins silencieux les arbres de la forêt de Luchy, à Ochamps (Libin), ainsi que les villages d’Ethe (Virton) et de Rossignol (Tintigny), où les troupes coloniales (Algérie, Sénégal, Maroc…), qui avaient été envoyées à l’avant, se firent véritablement massacrer. « La Semois était rouge de sang », diront ceux qui s’en sortirent vivants. It was a Bloody Sunday noteront les chroniqueurs de tous les pays.

« Durant la seule journée du 22 août, le bilan des pertes franco-allemandes avoisina les 45 000 morts, dont environ 25 000 dans le camp français, confirme Dominique Nahoé, coauteur de l’ouvrage Sur les traces de 14-18 en Wallonie. C’est le jour de deuil de l’armée française, car jamais, au cours de son histoire militaire, elle n’avait perdu autant d’hommes en 24 heures ! » « C’est deux fois plus qu’à Waterloo, en 1815 », note pour sa part l’historien Jean-Claude Delhez.

De nombreux monuments aux morts et cimetières témoignent de la triste issue de ces combats. À Virton, un circuit de la mémoire, inauguré le 22 août, se termine au cimetière militaire français d’Ethe-Laclaireau, où les 320 croix sont fleuries en permanence par les enfants des écoles.

 

La population paiera également un lourd tribut à ces combats du début du conflit. Entre le 21 et le 26 août, plus de 867 civils seront exécutés dans le Luxembourg belge. Ces cruautés témoigneraient du mythe allemand de l’existence de « francs-tireurs » contre lesquels les soldats décidèrent de sévir afin de se protéger. L’envahisseur, en effet, voyait en chaque habitant (homme, femme, vieillard et enfant) un tireur potentiel. À cela s’ajoutent les destructions volontaires de villages, les exécutions de prisonniers, les pillages et les otages déportés dans les camps. Nous parlerons plus loin des villes martyres. Mais les villages dont il est question ici soutiennent la comparaison sur l’échelle des atrocités. Si plusieurs d’entre eux furent incendiés, comme Porcheresse (Daverdisse) et Anloy (Libin), les plus meurtris en termes de victimes civiles furent Ethe (211) et Rossignol (120).

Français et Allemands unis pour toujours

De nombreux monuments aux morts et cimetières témoignent de la triste issue de ces combats. À Virton, un circuit de la mémoire, inauguré le 22 août, se termine au cimetière militaire français d’Ethe-Laclaireau, où les 320 croix sont fleuries en permanence par les enfants des écoles. À Tintigny, un circuit relie le cimetière du Radan, à Bellefontaine, au cimetière à l’Orée de la Forêt, à Rossignol. Au premier reposent 527 soldats français et 298 soldats allemands ; le second réunit 2379 corps, essentiellement dans deux grands ossuaires, que complètent 121 tombes pourvues d’un nom. Il est possible de parcourir les lieux de combat de Rossignol grâce à deux promenades balisées pédestres. L’émotion va crescendo jusqu’au « caveau des fusillés » où sont enterrés les 122 civils exécutés à Arlon. Les cimetières de Baranzy, Virton « Bellevue », Neufchâteau « Malome », Luchy, Anloy-Bruyères et Maissin proposent également aux visiteurs des alignements de croix allemandes, sombres, aux branches massives et courtes, et de croix latines françaises, plus effilées et plus claires. S’ils ne sont pas logés sous la même enseigne, les adversaires d’hier y reposent côte à côte et dans les mêmes conditions. « Aujourd’hui, il y a toutefois davantage de dépouilles françaises qu’allemandes dans ces cimetières, car les Allemands ont pour tradition de rapatrier leurs morts, fait remarquer Dominique Nahoé. De même, il n’est pas toujours facile de faire la distinction entre les civils et les militaires. Ainsi, quand des habitants tentaient de secourir les soldats français blessés, les Allemands tuaient les uns et les autres et tous étaient très souvent ensevelis ensemble.»

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