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© Alain Voisot

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  • Dossier
Wallonie  / Tournai

Par Alain Voisot

« Cette ville est, à la Wallonie, ce que Bruges est à la Flandre », affirme Louis Pirard, historien d’art, qui place Tournai à l’égal des villes historiques de Flandre.

Défigurée par les bombardements de 1940, la ville est reconstruite à l’identique mais la patine du temps a disparu. Seule, par miracle, la cathédrale a été épargnée par ce déluge de feu. Ce sera le dernier épisode d’une longue histoire mouvementée. Aujourd’hui, tout tourne autour de cette cathédrale, vaisseau amiral de la Wallonie Picarde. Au XIIe siècle, une nouvelle cathédrale de style roman est achevée. C’est la cinquième construite sur les fondations de sanctuaires du Ve et IXe siècle. Vu d’avion, on a l’impression que deux cathédrales se font face frontalement.

Tournai, capitale de la France !

Elle fut en effet la capitale des Francs, en visà- vis avec Noyon. Sous l’impulsion d’Etienne d’Orléans, dit de Tournai, réformateur dynamique, la cité atteint le sommet de son prestige. Cet Etienne n’est autre que le parrain du roi de France Philippe-Auguste. Il dispose donc de tous les moyens pour doter sa cathédrale d’un reliquaire prestigieux. Dans ce but, il fait appel à l’un des plus grands artistes de son temps, Nicolas de Verdun (voir encadré), qui va réaliser la Châsse Notre-Dame, ainsi nommée parce qu’elle sert d’écrin aux diverses reliques de la cathédrale dédiée à Notre-Dame.

La vocation de capitale de Tournai s’inscrit également dans les dimensions de sa cathédrale : ses tours, hautes de 87 mètres, sont supérieures à celles de la cathédrale Notre- Dame de Paris qui ne font que 69 mètres. Pareillement, sa longueur est de 134 mètres, en regard des 120 mètres pour sa collègue parisienne.

Mais le destin en aura décidé autrement ! Imaginez donc Tournai capitale de la France… Mouscron serait le quartier de la Défense, Lille, Roubaix, Tourcoing, des banlieues à problème, l’Arc de Triomphe serait à Froyenne, le Mont Saint-Aubert serait Montmartre et les avions atterriraient à Renaix-Charles-de-Gaulle !

Dans la petite salle aux trésors de la cathédrale, plusieurs pièces se partagent un espace limité. Ce coffre argent et cuivre doré de 1,15 m x 0,50 m x 0,87 m est une oeuvre anonyme de la première moitié du XIII e siècle destinée à abriter les reliques de Saint- Eleuthère, premier évêque de Tournai. Elles y furent déposées par le légat du Pape Odon de Tusculum et l’évêque de Marvis le 25 août 1247. La Châsse fut d’abord exposée près du grand autel du nouveau choeur gothique.

Vers 1350, le Doyen du Chapitre, Simon du Portail, fit élever derrière le grand autel, une table de cuivre soutenue par neuf colonnes pour l’y déposer. Les chanoines la portèrent en procession à chaque calamité publique, qu’il s’agisse des famines, des épidémies ou des inondations dues aux crues de l’Escaut. Ainsi, en 1340, au début de la guerre de Cent Ans. Mais aussi en 1409, quand le Concile de Pise permettait d’espérer la fin du grand schisme d’Occident ou encore en 1429, dès que l’on sut à Tournai que Jeanne d’Arc avait mené Charles VII se faire sacrer à Reims, église métropole de Tournai. De nouveau, en décembre 1581, lors de la prise de la ville par Alexandre Farnèse, ou en 1620, au début de la guerre de Trente Ans et en 1794, à la veille de l’invasion révolutionnaire, les autorités civiles demandèrent que l’on processionnât les reliques de Saint Eleuthère.

 

Nicolas de Verdun

Il n’est pas n’importe qui à cette époque, ni même aujourd’hui. Cet orfèvre actif serait né à Verdun en 1130. Durant les 25 dernières années de sa vie, ce sculpteur, orfèvre et émailleur lorrain aura signé plusieurs chefs-d’oeuvre dont il ne reste que trois monuments authentifiés avec certitude. En 1183, il signe un ensemble de 51 médaillons émaillés illustrant des épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testament, complétés par 22 anges, 22 prophètes et 14 Vertus. Ces bijoux sont destinés à orner une tribune servant aux lectures et prêches. Celle-ci, transformée en retable, est aujourd’hui exposée à l’abbatiale de Klosterneuburg, dans les faubourgs nord de Vienne. On retrouve Nicolas de Verdun en 1184, à Cologne, où il participe à la réalisation de la châsse des Rois Mages de la cathédrale. On lui attribue également la chasse-reliquaire de Saint-Annone, dans l’abbatiale Saint-Michel, à Siegburg. L’artisan termine sa vie à Tournai en 1205, après avoir livré à la cathédrale Notre-Dame une châsse-reliquaire que l’on considère comme une de ses oeuvres principales et un des sommets du Style 1200 qui signe la transition entre l’âge roman et le style gothique.

 

Un trésor bien encombrant

Le chanoine Pierre-Louis Navez, conservateur du Trésor de la Cathédrale de Tournai est un homme très sollicité. Rappelez-vous en 2008, la salle du trésor avait été visitée en pleine matinée par deux personnes armées de fusils, d’une masse et d’une batte de base-ball. Ils avaient violemment attaqué les trois personnes présentes sur place avant de piller les vitrines.

Les malfrats ont emporté avec eux de nombreux objets d’une valeur inestimable. Mais le plus précieux est la Croix byzantine qui, à elle seule, est estimée à une valeur telle que les auteurs du coup ont finalement contacté le chanoine pour négocier un « arrangement ». La pièce est si connue que personne ne prendrait le risque d’un tel recel au risque de se retrouver dans une filière facilement corruptible par la prime d’assurance. Au pire, la Croix byzantine aura été revendue en pièce détachée à un prix ridicule en regard du risque encouru. Le chanoine Navez avoue que certaines pièces lui ont été rendues clandestinement sans condition. Mais cela n’a pas découragé les imbéciles. En septembre 2012, une nouvelle tentative de vol a eu lieu, heureusement sans suite. Les protections de sécurité ayant joué leur rôle, ces amateurs d’art ancien sont repartis bredouilles. C’est un peu triste mais voilà un indice flagrant de la richesse inestimable de notre patrimoine. La preuve par l’absurde !

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