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Par Christian Sonon
Les pierres en grès et calcaires dans la vallée de la Meuse, la pierre de Tournai aux bords de l’Escaut, le petit granit dans la région de l’Ourthe et de l’Amblève, le schiste dans la vallée de la Semois… Si les carrières bordent souvent nos cours d’eau, c’est parce qu’elles y sont plus faciles d’accès et que les outils d’extraction et de sciage nécessitaient, avant l’apparition de la machine à vapeur au début du XIXe siècle, la proximité d’une force motrice hydraulique. En outre, les cours d’eau constituaient des voies privilégiées pour l’acheminement des matériaux et, donc, leur exportation. C’est ainsi que la Flandre et les Pays-Bas, qui ne possèdent pas de matériaux durs dans leurs sols, ont été « irrigués » par l’Escaut et la Meuse. À Maastricht, les exemples de constructions sont légion. Comme le note l’ingénieur architecte Jos Delbroek dans Vies de pierres, « en parcourant la Stockstraat, où se fondent avec bonheur des styles architecturaux historiques et modernes, on peut tirer des leçons quant à l’usage des matériaux dans notre pays. Toutes les façades y sont traitées dans trois matériaux uniquement : calcaire mosan, briques et menuiseries de bois peint ». La Gobertange, le tuffeau de Lincent et les pavés de Quenast-Lessines prirent le même chemin. Cette exportation de pierres wallonnes fut telle qu’au XVIIIe siècle, c’était le seul poste en boni de notre commerce avec les Pays-Bas du Nord.
La pierre bleue, championne de l’exportation
Mais le matériau phare de la Wallonie, tant en termes de réputation que d’exportation (25-30 % de sa production), c’est évidemment la pierre bleue à usage ornemental. Parce qu’elle s’étend sur une large palette de textures, de structures et de couleurs, elle est très intéressante en architecture et en décoration intérieure. Elle était déjà présente au XIIe siècle dans les cathédrales danoises, notamment sur les fonts baptismaux et les pierres tombales, on la retrouve resplendissante de santé à Paris, au Panthéon (1790), dont une grande partie du dallage est composé de pierres bleues de Ligny, et elle est encore aujourd’hui la vitrine de notre savoir-faire un peu partout dans le monde, comme, par exemple, dans les nouvelles ambassades de Belgique à Berlin et Tokyo.
Séduit par la pierre bleue lors de sa visite des Galeries Royales à Bruxelles, l’architecte Calatrava a choisi cette pierre extraite à Soignies pour la Gare des Guillemins, avant de la prescrire à nouveau pour l’Agora de Valence.
Un marbre souvent copié, jamais égalé
Mais si la Wallonie peut se targuer d’un luxe, c’est celui d’avoir dans ses sous-sols un marbre que le monde nous envie. « Souvent copié, jamais égalé », pourrait-on dire en faisant référence à certains produits asiatiques. C’est la société de Merbes-Sprimont, la plus ancienne marbrerie de Belgique encore en activité (voir plus loin), qui exploite ce joyau. Elle extrait le noir belge à Golzinne, tandis qu’elle tire le rouge royal, le rouge griotte (plus foncé) et le gris des Ardennes d’une carrière située à cheval sur Doische et Philippeville. « À Golzinne, nous extrayons 200 mètres cubes par an, volume dont nous tirons environ 600 tonnes de marbre pouvant être commercialisé, explique Jean-Christophe Vassart, le directeur de la société. Nous le livrons en bloc ou après avoir été traité dans notre usine de Merbes-le-Château, à Labuissière. Le marbre rouge, lui, nous l’extrayons à la demande. Quand notre stock diminue, nous entreprenons une nouvelle campagne d’extraction. Cela dépend donc des commandes… »
LE SAVIEZ-VOUS ?
LE FIL À COUPER LA PIERRE
Nous savons tous que beaucoup de personnes n’ont pas inventé le fil à couper le beurre, mais qui peut dire qui eut l’idée du fil à couper la pierre ? Si c’est un ingénieur français, Eugène Chevalier, qui fit breveter, en 1854, l’emploi d’une corde sans fin pour le sciage de la pierre, c’est un industriel belge de la région de Jambes, Michel Thonar, qui l’a perfectionné. Le fil hélicoïdal a en outre été mis en oeuvre en Belgique, en 1874, dans la carrière de Beauchâteau, à Senzeille (Cerfontaine, p.51), laquelle était alors la plus belle carrière de marbre rouge de Belgique. Le système sera utilisé jusqu’en 1980, quand il a été détrôné par le fil diamanté.
Le marché, précisément, est vaste pour ce produit. En Belgique, on le trouve dans de nombreux hôtels de luxe, dans des lieux bruxellois bien connus comme les Galeries Saint-Hubert et les Jardins de la Couronne, ainsi que dans la nouvelle gare de Louvain. En dehors de nos frontières, il prend souvent la direction de l’Inde, du Moyen- Orient et des États-Unis, où il s’incruste magnifiquement dans de luxueuses rénovations ou constructions. « De nombreux châteaux français utilisent notre marbre rouge pour les colonnes, les dallages, les cheminées, les escaliers… En 2008, nous avons ainsi livré deux colonnes massives pour le château de Versailles. Le marbre gris, lui, est fort demandé en Angleterre. Mais c’est le noir belge que nous exportons le plus et ce, même si les gisements souterrains ne permettent pas l’extraction de gros volumes. Ce marbre sert d’ailleurs également à créer des oeuvres d’art. Un artiste américain réputé, Barry X. Ball, a ainsi sculpté «une hermaphrodite endormie» dans ce matériau. »
Et le directeur de conclure : « La crise a certes eu une répercussion sur nos exportations, mais pas autant que la concurrence effrénée de certains pays comme l’Inde, la Chine et l’Espagne qui n’hésitent pas à casser les prix… Notre chance, c’est d’avoir un matériau unique et d’être le producteur exclusif des marbres Noir fin et Rouge royal de Belgique. »
UN PEU D’HISTOIRE
Merbes-Sprimont since 1779
Si elle est aujourd’hui ancrée au groupe français Marbrek, qui a également dans son giron les sociétés Solubema (gisement de « Vigaria ») et Etma (usine de transformation et de façonnage), établies au Portugal, l’origine de la société de Merbes-Sprimont remonte en effet à l’autorisation, accordée par l’impératrice Marie-Thérèse, le 19 juin 1779, à un habitant de Labuissière, d’ériger « un moulin à eau à scier le marbre sur l’écoulement des eaux de la Sambre », et ce en vue « d’encourager l’exploitation des carrières de marbre qui se trouvent dans cet endroit ». La scierie fut rapidement rachetée par un exploitant de carrière, Albert-Joseph Puissant, avant d’être développée au XIXe siècle par les descendants de cette illustre famille, lesquels contribuèrent à son rayonnement tant en Belgique qu’en Europe (usine à Hambourg, magasin à Saint-Pétersbourg…). En 1922, elle s’unit aux Carrières de Sprimont, société anonyme fondée en 1911 par les van Roggen – une famille hollandaise venue de Nimègue – et exploitant de nombreuses carrières de petit granit à Sprimont et alentours. De cette union ambitieuse naquit la société Merbes-Sprimont qui, forte de ses 5000 ouvriers et 400 agents et employés, étendit son empire marbrier à près de 120 carrières en Belgique, France, Italie, Portugal, Algérie et Maroc. Comme on l’a évoqué plus haut, la crise économique des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale vont contraindre de nombreuses usines wallonnes à mettre la clé sous le paillasson. En 1979, l’entreprise Merbes-Sprimont va se restructurer, conservant les seules carrières de Golzinne et de Philippeville, ainsi, bien sûr, que son usine à Labuissière, devenue aujourd’hui le témoin valeureux de 235 années d’histoire de la marbrerie dans notre pays.
Quant aux Carrières de Sprimont, elles ont été rachetées en 1984 par Victor Brancaleoni, lequel est toujours très actif dans cette société qui exploite le petit granit à Sprimont, Chanxhe et Anthisnes.
Source : Le patrimoine industriel de Wallonie, Francis Tourneur