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Par François Colmant
Gembloux Agro-Bio Tech lance un projet multidisciplinaire d’envergure dont l’objectif ambitionne de réinventer l’agriculture. Rien de moins !
Au coeur de nos sociétés depuis des millénaires, l’agriculture n’a jamais connu autant de bouleversements depuis l’après-guerre. Motorisation accrue, usage intensif des engrais, pesticides, monoculture, surproduction, déforestation… Parallèlement à l’éradication de la famine sur notre continent, l’environnement et nos habitudes ont été profondément bouleversés. En cinquante ans, le nombre de personnes travaillant dans le secteur agricole est passé de 539 000 à 95 000 alors que la production connaissait un essor sans précédent. Rares sont les domaines d’activités à avoir autant évolué en si peu de temps, sans qu’une réflexion d’envergure n’accompagne toujours ces changements majeurs.
Face à ce constat, la faculté de Gembloux Agro-Bio Tech (ULg) vient de lancer un projet ambitieux. À l’initiative d’Éric Haubruge, son vice-recteur, « Terra » va s’atteler à repenser l’agriculture dans une approche globale. « Depuis toujours, nous travaillons à améliorer et comprendre le monde de l’agriculture au sens large, mais nos spécificités propres n’avaient encore jamais été mises en commun à ce point. L’originalité de Terra est de proposer une approche interdisciplinaire et multiple qui entend aborder les problématiques liées au monde agraire dans leur globalité. » Concrètement, plus de 200 chercheurs et professeurs vont travailler de concert autour de trois Centres d’Appui à la Recherche et l’Enseignement (CARE) : dans le domaine de l’environnement (Environment is life), de l’agriculture (Agriculture is life) et de la valorisation des agroressources (Food is life). Un budget de 20 millions € a été bouclé et les premiers bâtiments seront opérationnels dès 2014. « Mais on n’attendra pas encore deux ans pour démarrer nos travaux puisque le pôle agriculture est déjà à la manoeuvre, » avertit Éric Haubruge.
Anticiper le changement
Véritable moteur du programme Terra, Agriculture is life s’interroge sur les modes de production actuels et, surtout, en propose de nouveaux. En passant à un système de culture différenciée, en augmentant leur diversité, en modifiant l’environnement tout en prenant en compte la préservation et l’amélioration de la biodiversité… Les angles d’attaque ne manquent pas et sont toujours envisagés sous l’optique multidisciplinaire. « Concrètement, cela passera par l’expérimentation, sur nos terrains, de toute une série de nouveaux systèmes agricoles, explique Sarah Garré, Premier assistant et coordinatrice du projet. Qu’il s’agisse de réintroduire des barrières d’arbre dans les cultures pour lutter contre l’appauvrissement et l’érosion des sols, de réintégrer certains types d’animaux, de valoriser les déchets ou d’utiliser les nouvelles technologies de manière efficace. Toute une série de protocoles seront ainsi mis en place et testés sur le terrain, en grandeur nature. » Pas question en effet de rester dans un modèle purement théorique — reproche souvent fait aux études universitaires — l’objectif est bien d’apporter des solutions qui répondent directement aux besoins des agriculteurs ou des sociétés actives dans le domaine. La cinquantaine d’hectares qui borde la faculté sera donc mise à contribution pour mettre au point les modèles agricoles de demain qui penseront l’écosystème dans sa globalité, en proposant des alternatives. « En hiver, le sol de nos campagnes reste vide. Il n’y a que de la terre. Pourquoi ne pas faire en sorte qu’il y ait toujours une culture présente ? Pourquoi pas une culture d’engrais verts, une culture qui servirait à autre chose que du purement alimentaire ? Ce principe d’occupation des sols permettrait surtout à la terre de se régénérer progressivement, » complète Eric Haubruge. Le sol de nos contrées s’appauvrit dangereusement et l’usage massif d’engrais ou de compléments minéraux arrive doucement au bout de sa logique. Une diversité d’occupation permet en outre une préservation de la biodiversité, casse le paysage et stabilise le sol.
« En hiver, le sol de nos campagnes reste vide. Il n’y a que de la terre. Pourquoi ne pas faire en sorte qu’il y ait toujours une culture présente ? Pourquoi pas une culture d’engrais verts, une culture qui servirait à autre chose que du purement alimentaire ? Ce principe d’occupation des sols permettrait surtout à la terre de se régénérer progressivement. »
Ce laboratoire en plein air permettra en outre aux agriculteurs intéressés de venir voir in situ l’évolution de ces expérimentations. « On ne peut pas rester enfermé entre nos quatre murs et imaginer de nouvelles méthodes sans y associer les premiers concernés ! De plus, à l’image de ce qui se fait déjà au GIGA (1) au Sart-Tilman, nous construisons des plateformes ou tous les doctorants sont dans la même pièce, peu importe leur discipline. Ils échangent ainsi leur point de vue, apportent d’autres éclairages sur les travaux de leurs collègues, apprennent les uns des autres, » poursuit le Vice-Recteur. Qu’il s’agisse de botanistes, de climatologues, de chimistes, de spécialistes en agronomie, tous tenteront, ensemble, d’apporter des solutions aux défis à venir : changement climatique, réforme de la politique européenne agricole, respect de l’environnement, collaboration avec les entreprises régionales… Un rôle que seule une institution comme celle-ci peut mener à bien : « nous, à l’université, nous pouvons tester et élaborer de nouveaux modèles car nous avons ce droit à l’expérimentation que l’agriculteur ne peut pas se permettre. »
Système alternatif
La situation actuelle de l’agriculture belge et européenne est caractérisée par des services de production peu diversifiés. On produit principalement de l’alimentaire alors que le monde pharmaceutique, par exemple, peut s’avérer un secteur de débouché alternatif. De nombreuses sociétés recherchent des produits de qualité à haute valeur ajoutée qu’il est possible de fournir à l’échelle locale. Tout en proposant des échappatoires face au diktat du marché (NDLR : rappelons-nous les dernières manifestations « laitières »). « Si j’achète du soja en Chine, je suis dépendant de leur production et soumis à l’extrême volatilité de ses prix. N’existe-t-il pas d’autres solutions à trouver ici en Europe ? » D’autant plus que le « produire local » devient un argument commercial de poids. La société wallonne attend naturellement de l’agriculture qu’elle réponde à la demande d’aliments en quantité et qualité, tout en participant à l’amélioration de l’environnement régional. De plus en plus de filières courtes et de productions labellisées se mettent en place en vue de satisfaire prioritairement cette demande locale. D’autres rôles, comme une participation accrue à la production énergétique, ainsi que de matières premières pour l’industrie sont pressentis. L’objectif du programme Agriculture is life vise donc à valider la pertinence de techniques alternatives de production agricole à l’échelle de la région. Tout en préservant et améliorant les ressources en eau et la biodiversité, en réduisant la dépendance énergétique des exploitations, en évitant la dissémination de substances toxiques dans l’environnement ou les aliments.
Mais si une partie importante des recherches sera conduite en plein air et dans des situations réelles, le côté laboratoire au sens strict n’est évidemment pas écarté pour autant. Ainsi, pour le projet Environment is life, les plantes seront étudiées à la loupe dans d’énormes caissons qui reproduisent parfaitement les conditions vécues sur le terrain. « Concrètement, les végétaux seront élevés dans des phytotrons de dernière génération, très sophistiqués, où nous pouvons contrôler tous les paramètres physicochimiques et biologiques. Des végétaux seront cultivés dans des cellules abritant un mètre cube de terre extraite sur des terrains précis. Des sondes et appareillages multiples feront varier et contrôleront la température, l’hygrométrie, la sécheresse du sol, l’ensoleillement… » explique Éric Haubruge. D’ici à 2014, huit stations expérimentales seront ainsi construites et capables de reproduire les climats extrêmes ou changeants et prédire comment une plante réagira aux changements à venir. Un outil précieux et onéreux, chaque cabine coûtant 400 000 €, mais totalement unique en Europe.
Enfin, le pôle Food is life, interrogera le secteur agroalimentaire sur la question de la valorisation des agroressources. De façon plus précise, il s’agira de réaliser les étapes de fractionnement des agroressources, de purification, de transformation, de fermentation qui constituent une étape clé pour le développement de biomolécules, à la fois dans une optique de recherche et dans une optique de soutien au développement des entreprises. Que ce soit en testant de nouveaux produits, de nouvelles techniques d’emballage, de conservation ou de production d’énergie. « Produire des céréales à but énergétique pose un vrai problème éthique en regard des milliers de personnes qui, chaque jour, meurent de faim. L’agriculteur produit de la nourriture, il n’est pas un pétrolier ! Cependant, certains sous-produits peuvent avoir une destination énergétique qu’il convient de creuser et tester », conclut le Vice-recteur.
Un projet d’envergure donc, qui doit générer une nouvelle dynamique de recherche au service de la société dans son ensemble. En substance toute la philosophie prônée à Gembloux. ■
Informations :
Passage des Déportés, 25030 Gembloux
Tel. : +32 (0)81 62 21 11
[email protected] www.gembloux.ulg.ac.be
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