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© Franco Dragone Entertainment Group

Le fils prodige

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Hainaut  / La Louvière

Par Bernard Roisin

De retour au pays, il a choisi d’installer son entreprise culturelle dans sa ville de La Louvière qui l’a vu grandir. L’homme-spectacle a décidé de rendre sa fierté à la Métropole Culture 2012 en Wallonie.

Aujourd’hui, avec plus de quatre-vingts emplois créés, il rejoint la cohorte des Italo-Belges qui dynamisent la région. Grâce à Dragone, les gilles ont vu Venise tandis que lui continue à danser avec les Loups… Rencontre !

En choisissant La Louvière comme lieu d’implantation, vous mettez votre succès entrepreneurial au service de la communauté qui vous a vu grandir ?

Quinze ans passés au Québec au service du Cirque du Soleil - dont très vite j’ai vu qu’il allait devenir international parce qu’il en affichait la volonté - m’ont fait comprendre qu’en créant un projet comme celui-là, on offrait du travail à des gens. S’ils n’avaient pas ce job, ils seraient soit dans la rue soit, travailleraient en usine dans des conditions difficiles. Pouvoir offrir à des personnes un métier par lequel ils apprennent quelque chose, un travail qu’ils aiment, c’est fantastique. Malgré ces années au service du Cirque du Soleil, je n’ai jamais oublié d’où je venais. Ce qui m’a éveillé au monde, c’est La Louvière, cette communauté de gens que j’ai rencontrés et qui m’ont guidé, parmi lesquels de grands artistes. En venant me réinstaller ici, j’ai souhaité rendre à cette ville et cette région ce qu’elles m’avaient donné. Je n’ai qu’un seul vrai projet, celui de créer un « îlot sacré » en utilisant la petite expérience que j’ai glanée, la notoriété acquise dans le milieu du show-business, de l’entertainment et du spectacle. En fait, je me suis déguisé en show businessman pour mieux noyauter le milieu du show-biz. Car le but véritable est de créer du travail et de redorer un peu l’image que les Louviérois se faisaient d’eux-mêmes. La première chose à faire étant de travailler sur son image à soi. Je parle ici de la ville. Avoir de sa propre personne une image positive constitue un premier pas primordial. Sans s’aimer, impossible d’aimer les autres.

Malgré ces années au service du Cirque du Soleil, je n’ai jamais oublié d’où je venais. Ce qui m’a éveillé au monde, c’est La Louvière, cette communauté de gens que j’ai rencontrés et qui m’ont guidé. En venant me réinstaller ici, j’ai souhaité rendre à cette ville et cette région ce qu’elles m’avaient donné. 

 

À votre avis, existent-ils des points communs entre les Québécois et les Wallons au point de vue de l’abord et de la mentalité ?

Oui, d’ailleurs je me suis senti très rapidement chez moi au Québec. En débarquant, du fait de l’accent, l’impression est familière. On se sent très vite à l’aise d’autant que le tutoiement est immédiat. Et puis, la culture y est vivante tout comme la langue qui est succulente. Quant aux similitudes avec les Wallons, elles m’ont sauté aux yeux lors du travail de théâtre-action tel que je le pratiquais au début de mon séjour dans la Belle Province. L’un de ces personnages traditionnels que nous mettions en scène clamait : « Nous sommes nés pour un petit pain. » Chez le Québécois, il s’agit d’une manière de dire « Nous subissons notre sort. » Une expression que je déteste car elle existe dans tous les milieux ouvriers. Le Wallon dira « On va faire avec. » En italien, c’est « meno male », le moindre mal. Une façon dans les milieux populaires d’accepter la fatalité. Un fatalisme transmis par l’église catholique qui nous fait admettre une vie dure ici pour gagner ensuite le paradis. Le Québécois partage cet héritage avec le Wallon et l’Italien.

Qu’en est-il des différences... ?

Bordé par le grand voisin américain, le Québec est à cheval entre l’Amérique et l’Europe. Ces deux cultures lui sont bénéfiques. Les Québécois ont à la fois cette fibre plus subtile, plus européenne en même temps que l’esprit frondeur américain, cette envie de passer les frontières.

C’est un peu les Flamands de là-bas ?

D’une certaine manière. Ils leur ressemblent beaucoup plus qu’aux Wallons adossés que nous sommes à la France. Culturellement, nous, Wallons, sommes proches des Québécois même si, au niveau du statut social, politique, économique, le Québec se révèle plus proche de la Flandre. Nous partageons avec les Québécois cette familiarité. Plus qu’avec les Français envers qui nous avons nous aussi, Wallons, un complexe.

Quelle est l’importance du versant italien dans l’explication de votre succès artistique et populaire ?

J’ai eu la chance d’arriver en Wallonie à l’âge de sept ans. J’ai dû y apprendre la langue française et j’y ai remarqué des particularités à mes yeux curieuses et belles. La couleur du ciel belge, par exemple, me paraît magnifique alors que beaucoup ici se plaignent du temps. Il existe une richesse extraordinaire à pouvoir ainsi mélanger les deux cultures qui sont chez moi fusionnelles.

Les habitants de la région du Centre qui ont des origines italiennes jouent-ils un rôle crucial dans le redéveloppement de la région ?

Les Italiens sont devenus en quelque sorte les aristocrates de l’immigration. Aujourd’hui, une grosse majorité des entrepreneurs qui font vivre la région sont italobelges et sont partie intégrante de la population wallonne. Par ailleurs, le bourgmestre de La Louvière, Jacques Gobert, a une mère sicilienne et un père belge. Sans parler, bien sûr, de notre premier ministre qui est à la fois de la région et de souche italienne.

Les gens d’origine italienne font-ils preuve d’un dynamisme particulier et favorable à la Région wallonne ?

On est loin de l’époque que j’ai connue où l’on chantait « a la moutuelle, qué la vie est belle »… Mais bon, la région du Centre, toutes populations confondues, connaît un taux de chômage très élevé. L’immigration italienne fut la plus grande exportation de population en dehors de période de conflit. Après la guerre, les Italiens ont débarqué par trains entiers en Belgique en vivant parfois dans des conditions épouvantables, des baraques. Parfois celles des anciens camps de prisonniers allemands comme à Chapelle-lez- Herlaimont. Leur exil a motivé leur dynamisme.

Les carnavals de La Louvière et Morlanwelz ont-ils joué un rôle dans votre attirance pour la scène et le monde du spectacle ?

Celui de Morlanwelz certainement, puisque c’est dans cette ville que j’ai effectué ma scolarité. Le carnaval y était un rendez-vous important. Depuis, j’ai d’ailleurs fait voyager des gilles jusqu’à Macao. L’an passé, nous en avons transposé à Venise à l’occasion d’un mariage indien. Ce passé est toujours présent dans mon environnement. Comme je voyage beaucoup et que mon périple initial a été celui de l’Italie vers la Belgique, il reste marquant. Chaque fois que je me déplace, si j’en ai la possibilité, je suis heureux d’emporter des éléments de ma vie d’ici. D’où ces gilles voyageurs. Le carnaval fait partie de mon imagerie. En particulier, le ramassage des gilles le matin, quand seul résonne le tambour qui va de maison en maison chercher chacun d’entre eux. Je trouve ce moment émouvant. Le brûlage de bosses a également beaucoup marqué mon esprit. Les participants y pleurent la fin du carnaval, et, en même temps, ils chantent sa renaissance prochaine. La figure du gilles et le brasier du rondeau projettent sur les murs environnants les ombres immenses des gilles qui dansent. C’est magnifique. Je travaille actuellement sur une scène d’un spectacle prévu à Macao qui est traversée d’ombres projetées. Cette vision trouve certainement son origine dans le brûlage de bosses et ses ombres géantes.

Aujourd’hui encore, le terme d’industrie culturelle fait peur. Pour certains, les termes entreprise et culture sont antinomiques. Je suis convaincu du contraire. 

 

L’industrie créatrice est-elle source de redéveloppement pour la Wallonie ?

Tout à fait. Il y a dix ans, presque jour pour jour, je rencontrais Rudy Demotte ici, à La Louvière, et nous devisions en utilisant l’expression d’industrie culturelle. À l’époque, c’était très neuf. Aujourd’hui encore, le terme d’industrie culturelle fait peur. Pour certains, les termes entreprise et culture sont antinomiques. Je suis convaincu du contraire. L’entreprise culturelle existe dans le monde entier. Bien sûr, il s’agit de garder l’équilibre et ne pas vendre son âme au marché. Et l’on vit parfois ce rapport schizophrénique. Mais si l’on vend son âme au marché et que seul l’économique nous guide, nous perdrons de toute façon la qualité que l’on recherche dans l’art. L’entreprise culturelle est à mes yeux source de développement non seulement culturel, mais économique, particulièrement à l’heure actuelle.

Dans les moments difficiles, les gens vont-ils plus facilement vers le divertissement ?

Oui. Raison pour laquelle il est de notre responsabilité de faire en sorte que le champ du divertissement ne devienne pas n’importe quoi, de la Junk Food culturelle. Je ne cesse d’ailleurs de répéter aux collègues qui oeuvrent dans des institutions subventionnées que, s’ils n’investissent pas ce terrainlà, d’autres le feront en faisant n’importe quoi ! Dès les années 80, au Québec - de par la proximité avec l’Amérique et ses racines européennes - le problème de la cohabitation entre l’entreprise et la culture ne s’est jamais posé.

Quelle image ont les étrangers de la Wallonie… quand ils en ont une ?

Notre petitesse n’est pas un handicap. Je reçois un retour positif quant à la façon dont ils perçoivent la Wallonie. Évidemment, il leur est difficile de comprendre ce qu’elle représente. La Wallonie s’exprime à travers ses personnalités plutôt que ses villes ou ses paysages, car ce sont ses habitants qui lui donnent corps.

La Louvière a reçu cette année le titre de Métropole culturelle. Cela vous paraît-il important ?

Oui. Mais nous éprouvons encore en Wallonie des difficultés à valoriser ce que nous faisons. Il faut tout faire pour utiliser ce tremplin pour devenir incontournable. Cette aura culturelle s’installe et attire le monde. Ce coup de pouce est donc important comme la politique culturelle en général. Car que nous reste-t-il en Wallonie ? C’était la thématique du spectacle Décrocher la lune. Le verre, le fer, le charbon, la faïencerie… tout a disparu. Il ne nous reste rien sinon notre matière première qui est la matière grise. Je soutiens dès lors toutes ces initiatives, dont nous avons besoin. L’accord gouvernemental qui a été signé précise que dans dix ans, la Flandre mettra fin aux rétrocessions à la Wallonie. Dix ans, c’est demain, et nous serons alors livrés à nous-mêmes… ■ 

 

Biographie

Franco Dragone est né à Cairano en Campanie en 1952. Agé de sept ans, il suit ses parents qui émigrent à La Louvière où son père trouve du travail d’abord dans les charbonnages puis la sidérurgie. Après des études en langues et en sciences politiques, il s’inscrit au Conservatoire royal de Mons et participe en tant qu’acteur et animateur aux divers mouvements culturels qui secouent l’Europe dans la philosophie de l’après Mai 68.

1982

Franco découvre le Québec, y anime des ateliers de commedia dell’arte et rencontre Guy Laliberté qui vient de fonder le Cirque du Soleil.

2000

Franco revient à La Louvière où il implante une unité de production d’évènements internationaux et produit notamment le nouveau tour de chant de Céline Dion.

2001 

Il commence l’aventure A New Day, créé par le groupe Dragone pour et avec la collaboration de Céline Dion. Le spectacle est inauguré au Caesars Palace en mars 2003.

Fin 2009

Dragone monte le spectacle d’inauguration de la nouvelle Gare de Liège-Guillemins.

Aujourd’hui

Créateur de spectacles mondialement réputés, il dirige depuis La Louvière un empire du spectacle vivant, fleuron du nouveau cirque, qui possède également des filiales à Las Vegas et Macao. Son dernier spectacle fixe, appelé The House of Dancing Water, pour le complexe de tourisme et de loisirs City of Dreams à Macao, en Chine, a vu le jour en septembre 2010 et réunit plus de 150 artistes. Par ailleurs, il a créé Dragons films, la société audiovisuelle de Franco Dragone Entertainment Group qui a notamment produit le film Un ange à la mer. L’Espace Dragone asbl, association sans but lucratif, traduit dans ses activités la volonté du groupe de s’investir en tant qu’entreprise citoyenne. La société, très impliquée dans la vie culturelle et sociale de la région louvièroise, organise entre autres le festival 5 sur 5, créé en 2004 et dédié au documentaire, qui invite cinq jeunes réalisateurs issus des cinq continents à poser leur regard sur la région. Primé à de nombres reprises, Franco Dragone a notamment reçu en 2002 l’insigne du Chevalier de l’Ordre national du Québec, la plus haute distinction décernée par le gouvernement québécois. ■

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