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© Alex Kouprianoff

Marchons, marchons !

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Hainaut  / Gerpinnes & Thuin

Par Jean-Pierre Ducastelle

Tout au long du printemps et de l’été, aux sons des fifres et des tambours, des milliers d’hommes armés chargent vaillamment les villes et villages de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Pas de panique ! Inoffensifs mais néanmoins enthousiastes, ces compagnies de soldats paradent depuis des décennies, représentations vivantes d’un folklore hissé chef-d’oeuvre du Patrimoine Oral et Immatériel.

Le Ministère de la Culture de la Communauté française a reconnu, à ce jour, quinze marches comme chefs-d’oeuvre du Patrimoine Oral et Immatériel. Quatorze d’entre elles avaient été considérées comme traditionnelles par ce même ministère, après avis du Conseil des Arts et Traditions populaires et du Folklore. Ça, c’est pour la reconnaissance officielle mais, dans la vraie vie, d’où viennent-elles ?

Les escortes armées se sont multipliées entre la Sambre et la Meuse, à la limite des provinces de Hainaut et de Namur. Ces compagnies de « soldats improvisés » rehaussent le plus souvent de leur présence des processions religieuses et contribuent à honorer des personnages sacrés, souvent des saints locaux.

La marche défile dans un ordre bien précis. L’escorte armée se compose d’une ou plusieurs compagnies. D’abord, une saperie, emmenée par un sergent-sapeur en uni forme spectaculaire et porteur d’une masse d’arme ou d’une bêche ( louchet). Les hommes de la troupe, quant à eux, portent traditionnellement un tablier brodé, parfois remplacé par un tablier en cuir. Les fifres et les tambours forment la batterie et sont conduits par un tambour-major à l’uniforme rutilant. La batterie est suivie du drapeau avec les jeunes officiers (des enfants) et le major à cheval. Les tireurs, munis de fusils et de tromblons, sont ceux qui vont faire parler la poudre. Ce sont des voltigeurs, des grenadiers ou des zouaves. Le dernier rang est appelé dernière guérite ou guilite et rassemble d’anciens marcheurs expérimentés. L’ensemble est commandé par deux adjudants. Les officiers se regroupent dans le Corps d’Office qui a la responsabilité de l’organisation de la marche et ont pour mission de faire régner l’ordre et éviter tout problème lors des tirs.

Les uniformes sont souvent inspirés de l’époque napoléonienne, au moment où la vie religieuse a pu se déployer de nouveau après le Concordat de 1801. Au cours du XIXe siècle, d’autres costumes militaires sont venus s’ajouter, par exemple les Zouaves à l’époque du Second Empire. Ces costumes proviennent le plus souvent de louageurs qui veillent à assurer la qualité des équipements. Les armes proviennent d’armuriers. Certaines sociétés possèdent cependant leurs costumes et des marcheurs utilisent leurs armes personnelles.

La participation féminine a été longtemps limitée aux cantinières. Aujourd’hui, elle s’élargit et l’on voit des femmes dans les batteries ou les fanfares. Elles occupent aussi d’autres fonctions ou constituent des compagnies séparées.

Une association des marches rassemble toutes les sociétés et a ouvert un musée à Gerpinnes. www.museedesmarches.be

 

Gerpinnes

La Marche Sainte-Rolende - 9 avril 2012

La ville de Gerpinnes, dans la région d e Ch a r l e r o i , r a s semb l e aujourd’hui 12 000 habitants autour de sa remarquable église gothique. La marche Sainte-Rolende est considérée comme particulièrement significative de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Elle rassemble 3 000 marcheurs qui défilent sur un tour de 35 kilomètres.

La marche se prépare dès le lundi de Pâques avec la cérémonie du cassage du verre, à 18h. Les places d’officiers vacantes sont alors mises aux enchères parfois fortes élevées (en 2002, une place de major à cheval a atteint une somme supérieure à 1 000 € !) Celui qui a obtenu la place convoitée prend son verre de bière, le boit d’un trait et le jette à ses pieds. Par ce geste, il s’engage à assurer le service.

Le dimanche de Pentecôte après-midi, la compagnie de Gerpinnes tire une première salve en l’honneur de sainte Rolende. Mais c’est le lundi que le rituel commence vraiment. Dès 1h du matin, les officiers et tambours réveillent la population qui se retrouve, enthousiaste, à la messe à 3h avec les marcheurs en uniforme, autour de la châsse de sainte Rolende, un remarquable travail d’orfèvrerie de la fin du XVIe siècle, oeuvre du Namurois Henri Libert. Vers 4h, la procession part sous la conduite des officiers et de la batterie de Villers-Poterie où la sainte est morte. À la sortie de la localité, la compagnie de Gerpinnes prend le commandement. Celui-ci est symbolisé par la canne de sainte Rolende manipulée avec dextérité par le tambour-major.

Le tour, jalonné de gestes symboliques ou rituels, va de hameau en village (Hymiée, Hanzinne, Tarcienne, Les Flaches, Joncret, Acoz, Villers-Poterie, Gougnies, Fromiée) avant de regagner le centre de Gerpinnes au début de l’après-midi.

À Hanzinne, la châsse de saint Oger vient à la rencontre de celle dont il aurait été le serviteur et l’ami. Rangées dans un ordre immuable – Hanzinne en tête et Gerpinnes fermant le défilé devant la châsse – les compagnies tirent et bivouaquent à Villers- Poterie, dînent à Gougnies. La partie religieuse est toujours bien présente avec les croix, les jeunes gens avec leurs bannières, les jeunes filles en blanc qui portent la statue de la Sainte Vierge, les chants et les pèlerins. Au cours des 35 kilomètres, les participants se faufilent pour porter la châsse, la caresser de la main nue, la toucher avec un objet symbolique. Dans chaque paroisse, les fidèles se précipitent pour la vénérer. Les soldats en uniforme de chaque localité escortent la procession lorsqu’elle passe sur leur territoire.

Finalement vers 16h, tout ce beau monde arrive au lieu-dit le Sartia où les compagnies évoluent, tirent salve sur salve et forment un bataillon carré. C’est là aussi que sont remises les médailles commémoratives avant la rentrée à Gerpinnes. Pour terminer, les marcheurs d’Hanzinne tirent une décharge d’honneur et la parade des tambours- majors anime la place de la Halle.

Évolution

Cette procession est fort ancienne. Elle passait par les chapelles marquant le ban (le pouvoir) de la localité. La châsse de sainte Rolende y prend part dès le XIIe siècle et devient le centre de la cérémonie qui connaît des mutations et des évolutions au fil du temps. Ainsi, l’escorte militaire qui rend hommage à la sainte apparaît au XVIe siècle. Elle survit à la période révolutionnaire mais adopte les costumes de l’Empire lorsqu’elle est recréée après le Concordat de 1801 qui rétablit le culte catholique. Les costumes des marcheurs viendront aussi du XIXe siècle belge ou d’événements militaires de l’époque (par exemple les zouaves).

La marche Sainte-Rolende contribue à l’affirmation de l’identité de Gerpinnes et de toute la région. La relève est assurée par les jeunes générations qui marchent au côtés de leurs parents. Hors l’aspect religieux, beaucoup de participants ont le sentiment d’accomplir un devoir de mémoire, de poursuivre un rituel qui donne un sens à leur vie.

 

Un monde de légendes

La Légende de sainte Rolende

Plusieurs légendes circulent à propos de la sainte honorée à Gerpinnes. Elle pourrait être la fille du roi des Lombards, Didier, qui régnait sur le nord de l’Italie au VIIIe siècle. Cette princesse aurait épousé Charlemagne vers 770 pour être très vite répudiée par le futur empereur. Le roi des Lombards, vaincu par Charlemagne, est envoyé en captivité avec sa famille dans l’Entre-Sambre-et-Meuse ou la région de Liège. C’est au cours de ce trajet que Rolende, qui a rejoint ses parents, meurt à Villers-Poterie. Des miracles lui sont attribués dès sa mort. Son corps enterré à l’église de Gerpinnes peu après et fait l’objet d’un culte. En 1103, ses reliques, destinées à être vénérées, sont enfermées dans une châsse et seront transférées dans un nouveau reliquaire à la fin du XVIe siècle. La sainte thaumaturge est réputée pour guérir la rétention d’urine, la hernie et la cécité.

La Légende de saint Oger

Saint Oger n’est pas connu dans les dictionnaires spécialisés en hagiographie. Il est honoré à Hanzinne, la paroisse limitrophe de Gerpinnes. Ce saint est parfois considéré comme un serviteur qui aurait vécu à la cour du roi des Lombards et serait devenu un ami de sa fille, Rolende. La légende locale en fait un grand seigneur qui aurait été épris de Rolende et l’aurait poursuivie de ses assiduités. Il se serait converti à la religion catholique au lendemain de la mort de la princesse. En fait, les historiens confirment qu’Oger était bien un noble, adversaire de Charlemagne soutenant Didier et sa famille, forcé de s’exiler après la défaite du roi des Lombards. Riche propriétaire, il serait venu mourir à Hanzinne où il aurait pris part au culte de sainte Rolende.

 

Thuin

La Marche Saint-Roch  -19, 20 et 21 mai 2012

Chaque année, le t roi sième dimanche de mai, la ville de Thuin, au sud du Hainaut, s’anime à l’occasion de la marche en l’honneur de saint Roch. Cette manifestation trouverait son origine en 1654, alors que la ville, propriété du Prince-Evêque de Liège, allié de la France, est assiégée par des troupes favorables à la Maison d’Espagne. Les habitants, craignant la peste, invoquent saint Roch et le siège est levé. En remerciement, une procession, enrichie d’une escorte armée, est organisée pour rendre hommage au saint. Cependant, certains historiens remettent en cause cette explication et soulignent que, d’après les archives locales, la procession avec escorte armée est attestée avant 1654.

Cette marche a subsisté jusqu’en 1794 (période française). Après le Concordat de 1801, elle est sortie un an ou deux puis est tombée en désuétude. Il faudra attendre l’épidémie de choléra de 1866 pour que la procession reprenne vie en même temps que les habitants élèvent une chapelle en l’honneur du saint guérisseur, au lieudit Tienne Trappe. Aujourd’hui, la marche connaît un grand développement et réunit plus de 2 000 participants.

Les cérémonies commencent dès le samedi soir avec le tir des campes et la retraite aux flambeaux. Le dimanche, les sociétés se réunissent au lieudit Chant des Oiseaux, dans la Ville Haute, à 13h, et entament la marche à 13h30. La halte-reposoir à la place des Waibes s’accompagne d’un hommage au saint dans l’église du Christ Roi où l’on entame le cantique à saint Roch, composé en 1867, au lendemain de l’épidémie de choléra. Le défilé poursuit sa route vers la chapelle Saint-Roch où les marcheurs défilent à la queue leu leu autour de la chapelle. La rentrée solennelle à l’église de la Ville Basse clôture le parcours vers 19h30. Le lundi, les reliques du saint sont présentées à l’adoration à la messe. Le cortège de l’aprèsmidi se termine avec la remise des décorations à la place du Chapitre au pied du beffroi, dans la Ville Haute.

Aujourd’hui, la marche connaît un grand développement et réunit plus de 2 000 participants.


Le cortège rassemble les 14 sociétés locales et deux groupes invités. Les soldats du Premier et du Second Empire marchent aux côtés des Zouaves pontificaux (qui portent la statue de saint Roch), des deux sociétés de pompiers, des Mousquetaires du Roy ou encore des Volontaires belges de 1830. Un groupe féminin représente les Soeurs Grises. Mélange de religieux et de profane, la marche Saint-Roch est une fête identitaire en plein développement. Son succès s’explique notamment par son évolution au fil du temps et son adaptation aux préoccupations de notre époque, tout en conservant les éléments essentiels de la tradition.

www.saintrochthuin.be

 

Les Zouaves

Ces soldats tirent leur nom d’une tribu kabyle en Algérie, les Zwâyas (ou Zouaoua). Elle fournissait des soldats aux Turcs et après la prise d’Alger, les Français ont constitué un corps de Zouaves en octobre 1830. Par après, le régiment sera aussi composé d’Européens.

Les régiments de Zouaves seront de plus en plus nombreux sous le Second Empire et seront actifs sur le front des guerres de Napoléon III. Ces corps de troupes ont subsisté jusqu’en 1962, année de l’indépendance de l’Algérie. Il y a eu des Zouaves dans l’Empire Ottoman, dans les Etats Pontificaux et aux Etats-Unis, lors de la guerre de Sécession.

Le Zouave se distingue par son costume particulier, inspiré par la tribu éponyme. Il est coiffé d’un fez, il porte un turban, une veste courte ajustée sans bouton, une longue et large ceinture de toile, des culottes bouffantes, des guêtres et des jambières.

Différents éléments peuvent expliquer la présence de ces soldats dans les escortes de l’Entre-Sambreet- Meuse. Les Zouaves Pontificaux, créés pour défendre les États du Pape lors de l’Unification italienne, ont recruté près de 2 000 soldats belges et ont eu leurs adeptes dans les milieux catholiques de notre pays. Mais surtout, les exploits des soldats de Napoléon III ont suscité l’intérêt des Bonapartistes. On peut évidemment aussi invoquer l’attrait d’un uniforme original et pittoresque.

Défilant depuis le début du XXe siècle, les Zouaves pontificaux de Thuin veulent se rattacher à ceux qui ont défendu l’indépendance des États du Pape. Leur société remonte au moins au début du XXe siècle et ils ont le privilège de porter la statue du saint. On rencontre aussi des Zouaves Pontificaux à La Madeleine à Jumet, à la marche de Walcourt et à celle d’Ham-Sur-Heure depuis 2002

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