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Le bois à la croisée des chemins

  • Dossier

Par Admon Wajnblum

Le Salon Bois & Habitat a permis de faire prendre conscience au grand public, mais également aux architectes et entrepreneurs, que la construction bois pouvait parfaitement rimer avec haute technologie. Ce devoir de pédagogie accompli, les organisateurs désirent maintenant (re)mettre les artisans du bois à l’honneur en implantant à Namur Expo un « Village des artisans ». Juste retour des choses.

Contrairement à une idée reçue, le bois, même si son utilisation pour la construction d’habitations remonte à l’aube de l’humanité, est un matériau qui n’est pas antinomique avec l’emploi de technologies de pointe. Car le travail du bois ne relève plus seulement de l’artisanat. Même si le savoir ancestral des travailleurs du bois continue à se transmettre, ces connaissances sont mises en oeuvre par des moyens de conception de plus en plus sophistiqués. Il n’en reste pas moins que, dans de nombreux domaines (ébénisterie, charpenterie, menuiserie, parqueterie, restauration du patrimoine, etc.), c’est la main de l’artisan qui fait la différence. Si on les voit peu et si leurs voix peinent à se faire entendre à une époque où seuls comptent le volume et la rentabilité, ils continuent à exercer leur art et à transmettre aux plus jeunes l’héritage inestimable dont ils sont les dépositaires.

Le gardien du temple

Spécialiste de la restauration à l’identique, Paul Mordan, 55 ans, s’est forgé, au fil des années et au gré de nombreuses distinctions, une certaine notoriété dans le métier qui est le sien, à savoir l’ébénisterie, la menuiserie sur mesure et surtout la restauration du patrimoine, sa véritable passion. Il est aujourd’hui la voix la plus connue des artisans suite à la création, le 26 février 2007, de l’Union des Artisans du Patrimoine (UAP) dont il est l’un des promoteurs. Aujourd’hui, l’UAP, dont la mission première est de préserver les savoirs accumulés au fil des générations et de défendre et promouvoir le statut de l’Artisan, compte plus de 40 membres actifs qui émargent à de multiples domaines d’activité : ferronnier d’art, ébéniste, plafonneur, stucateur, maçon, tailleur de pierre, couvreur-ardoisier, charpentier, verrier, parqueteur, peintre, menuisier, etc. « Les artisans sont détenteurs d’un savoir qui constitue souvent les bases du métier et ce savoir a, malheureusement, tendance à se perdre. Notre credo est de le pérenniser. D’ailleurs, dans « Union des Artisans du Patrimoine », le terme « Patrimoine » ne fait pas référence à notre héritage bâti, mais au savoir-faire que chaque artisan a en lui et est appelé à transmettre. »

Une tâche loin d’être évidente. « Notre savoir-faire a un prix, et celui-ci est souvent supérieur à celui pratiqué par les entreprises générales qui se taillent la part du lion. Mais il ne s’agit en aucun cas du même travail… »

Aime ton métier comme toi-même

Apprenti charpentier à 15 ans, Paul Mordan se destine à une carrière de footballeur quand une grave blessure met fin à son rêve. Il a tout juste 18 ans. À 20 ans, il entre comme ouvrier au sein de l’Ébénisterie des Ardennes, à Francorchamps, et y restera pendant 10 ans. Parallèlement, il poursuit sa formation en suivant des cours du soir à l’Ecole des Beaux-Arts à Verviers (section : Histoire de style - sculpture sur bois). En 1985, il s’installe et crée son entreprise spécialisée dans le mobilier intérieur sur mesure et la restauration des meubles anciens.

En 1992, il a la chance de refaire à l’identique un châssis de style « art nouveau » (style Horta) à la Maison Debatty à Spa qui lui vaut un prix au concours Jean Delhaye (du nom de l’un des derniers collaborateurs de Victor Horta) qui, depuis 1993, récompense un lauréat qui a oeuvré à la défense du patrimoine architectural. Deux ans plus tard, Paul Mordan a l’opportunité de travailler sur le chantier de la grande pharmacie à Liège (Place Saint-Lambert), véritable musée vivant du style Art nouveau, où il s’attache, pendant un an, à restaurer les boiseries anciennes tout en réactualisant l’intérieur des meubles. Avec ce chantier, il remporte, en collaboration avec le bureau d’architecture N.J.D.A., le Prix du Public de la Ville de Liège 1995 à l’occasion du concours d’urbanisme.

Et quand l’Institut du Patrimoine Wallon (IPW) a cherché un artisan pour restaurer les menuiseries extérieures et intérieures de l’ancien hôtel de maître acheté à la rue du Lombard à Namur pour en faire son siège, c’est à Paul Mordan qu’il a pensé, preuve de la reconnaissance dont il jouit dans le milieu.

Dans son atelier, Paul Mordan travaille encore avec des machines qui datent du début du XXe, lesquelles sont essentielles pour réaliser de la restauration à l’identique et préserver au mieux les traits du passé. Elles lui permettent ainsi de créer des moulures ou encore de toupiller au champignon. « En tant que restaurateurs, nous sommes souvent considérés comme des bricoleurs car nous prenons le temps pour réaliser un travail précis, mais aussi et surtout parce que nous travaillons avec nos mains et le savoir-faire qui nous a été transmis. Pour être performant, rentable et au goût du jour, il nous faudrait travailler avec des machines à commandes numériques, mais ce n’est pas notre credo. L’artisan prend le temps de créer, mais aussi de dialoguer avec le client. Le plaisir que je prends à travailler avec mes mains et celui que je donne au client au travers de mes réalisations est, pour moi, essentiel. » Cette notion « d’amour du métier », Paul Mordan aimerait la voir figurer au fronton de toutes les écoles techniques et professionnelles.

Autres temps, autres moeurs

Parcours peu ou prou similaire pour Bruno Bodeveix qui se montre toutefois moins radical dans sa démarche. Charpentier de formation, ex-Prévôt de l’antenne belge des Compagnons du Devoir, fondateur et administrateur de l’entreprise Charpente & Construction Bois (CC-Bois), Bruno Bodeveix a beau avoir été nourri au lait de la tradition, il n’en a pas moins doté son entreprise des instruments de calcul à la pointe de ce qui se fait actuellement, au point de se profiler comme un véritable bureau d’études. CC-Bois est ainsi un bon exemple de cette fusion entre passé et futur, tradition et modernité.

« J’ai commencé dans le métier à 15 ans. Et chaque année passée chez les Compagnons compte double en matière d’expérience...» De nationalité française, il passe ses deux années d’apprentissage à la Maison de Tours et, à 18 ans, il entame son Tour de France : Dijon, Bordeaux, Strasbourg, Marseille, Lyon (où il réalise son chef-d’oeuvre), Le Mans. Devenu Compagnon à part entière, il prend alors en charge pendant trois ans la formation des plus jeunes. En 1996, on lui alloue la Maison d’accueil de Bruxelles dont il s’occupe jusqu’en 2000. Un an plus tard, en juillet 2001, il crée CC-Bois. « Durant toutes ces années, j’étais entouré d’hommes qui passaient pour des as dans leur domaine et qui m’ont inculqué l’amour du métier et le souci permanent du détail. Au cours de ces années de formation, j’ai énormément voyagé en France et en Belgique, rencontré une multitude de gens, éprouvé des méthodes différentes. Bref, appréhendé le métier dans son infinie diversité. Après toutes ces années, je pense être lesté d’un solide bagage technique. »

Si Bruno Bodeveix a appris à se servir des techniques et des outils traditionnels du charpentier, il a, sans états d’âme apparents, introduit la modernité dans son travail. « Je ne suis pas passéiste. En 20 ans, le métier a énormément changé. Quand j’ai commencé, on travaillait les charpentes à la main. Aujourd’hui, ce n’est plus rentable. J’ai près de 40 ans et je fais partie d’une génération intermédiaire : celle qui a appris à travailler les charpentes à la main tout en étant confrontée à l’émergence des nouvelles technologies. Ignorer les outils modernes serait suicidaire. Ceux-ci peuvent grandement faciliter la vie des charpentiers et, partant, celles des architectes et des maîtres d’ouvrage en raccourcissant les délais nécessaires aux études préliminaires. Dès lors, il n’y a aucune raison de ne pas s’en servir. Je n’ai, à cet égard, aucun regret. »

Une certaine idée du métier

Et la main du maître dans tout ça ? « Les machines font ce qu’on leur demande. La valeur ajoutée, c’est le bagage technique du maître charpentier, sa maîtrise de l’art du trait. L’informatique ne sert qu’à rationaliser le travail de conception et de fabrication ». C’est là que le bât blesse. « De nombreuses entreprises se contentent d’investir dans des machines à commandes numériques, engagent du personnel sur base de sa capacité à se servir d’un logiciel et, pour rentabiliser leur investissement, font du volume, du chiffre et inondent le marché de produits standardisés. Mais il ne s’agit plus du même métier ». Le problème, selon Bruno Bodeveix, c’est que, s’il existe bien une offre de formations dans le domaine de la charpente en Belgique, elles passent désormais à l’as la formation de base. « Traits de charpente, assemblage, colombage. On n’apprend quasiment plus ces matières. Sauf chez les Compagnons. Or, ce que je sais et qui fait de moi un maître charpentier, je le dois aux anciens. éluder cet enseignement revient, toutes proportions gardées, à renoncer à apprendre aux jeunes à lire et à compter… Un bon charpentier doit avoir une formation complète ». De fait, si pour les constructions lambda des formations allégées peuvent suffire, il en va tout autrement pour les chantiers plus pointus, comme la restauration, un secteur auquel les pouvoirs publics, après des décennies d’inertie, commencent enfin à accorder l ’at tent ion qu’i l mér ite. « Aujourd’hui, nous ne sommes pas nombreux à posséder les qualifications requises pour travailler dans ce domaine. Et, au train où ça va, dans cinquante ans, il n’y aura plus personne. Et c’est tout un patrimoine qui disparaîtra. »

Bruno Bodeveix au sein de son entreprise où il accueille de nombreux apprentis et Paul Mordan comme formateur au centre des métiers du patrimoine de La Paix-Dieu (stages sur la restauration des menuiseries anciennes) et à l’IFAPME (section ébénisterie) se battent chacun pour retarder l’échéance. « En fait, les artisans vivent aujourd’hui ce que les maraîchers ont vécu il y a 30 ou 40 ans avec l’avènement des grandes surfaces… », conclut Paul Mordan. On sait ce qu’il en est advenu. Mais, même si l’impression de se battre contre des moulins prend parfois le dessus, les artisans veulent y croire.

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