Waw magazine

Waw magazine

Menu
© GIG

Lucile Soufflet
DES FORMES POUR LA VILLE

  • Culture
  • / Tendances
Brabant wallon  / Sart-Dames-Avelines

Par Gilles Bechet

Depuis quelques années, le mobilier urbain de Lucile Soufflet, tout en rigueur et simplicité, se pose dans nos villes et dans nos parcs. Des formes nouvelles qui répondent à des besoins fondamentaux.

Ils apparaissent un beau jour sur les places, dans les parcs. On les regarde d’abord avec indifférence ou curiosité, parfois avec méfiance pour leurs formes innovantes, incongrues. Puis, on les essaie. Et on se dit que, finalement, on s’y sent bien. Le mobilier public doit s’apprivoiser. Patiné par le temps et les intempéries, il doit se fondre dans le paysage et dans les habitudes des citadins, des villageois. Depuis 2006, la Grand-Place de Mons accueille un groupe de bancs en fines tiges d’acier laqué qui ondulent avec la souplesse d’un végétal. Ils sont l’oeuvre de la designer Lucile Soufflet. S’adaptant à chacune de ses implantations, ce modèle est né quelques années plus tôt pour répondre à une commande de la Ville de Bruxelles pour une petite place du centreville. « Au départ, la commune voulait une oeuvre d’art alors que les habitants entendaient surtout placer un arbre. Dans la discussion est apparue l’idée d’une grille autour d’un arbre qui est devenu un banc circulaire qui épouse la forme de l’arbre. »

La designer, qui s’est installée dans la commune de Sart-Dames-Avelines, dans le Brabant wallon, occupe une ancienne maison de briques vertes qu’elle a complètement réaménagée. Elle a posé son bureau sur une mezzanine, juste sous le toit. C’est là qu’elle travaille face à son écran à défaut d’occuper son atelier encore en chantier. « C’est vrai que je travaille de plus en plus avec l’ordinateur », reconnaît-elle. « Même si la plupart de mes projets naissent toujours d’un croquis au crayon. » La création d’un projet passe par des aller-retour permanents entre le crayon et la visualisation en 3D, et parfois par des maquettes. Lorsque son mobilier est édité, la créatrice peut s’appuyer sur les développeurs de l’éditeur qui disposent de vrais spécialistes de la 3D. Une part importante de son mobilier est éditée par la firme tournaisienne Urbastyle. « Avec ce type de partenaires, je ne réalise plus tout moi-même de A à Z, ce qui permet d’être plus précis dans chaque phase du travail. » Une gamme comme cel le des bancs circulaires, aujourd’hui éditée par TF en France, a mis dix ans entre la conception et l’édition. Grâce à l’édition, elle dispose désormais d’un alphabet de profils qu’elle adapte à chaque commande en fonction des contraintes à la fois budgétaires et topographiques. « Je n’ai pas toujours les délais ni les moyens de faire un nouveau projet, d’autant plus que souvent on me commande quelque chose en se référant à un mobilier existant qu’on a vu ailleurs. »

Diplômée en design industriel de La Cambre, Lucile Soufflet fait remonter ses premières envies de design à son enfance. « Cela correspond d’abord à une pulsion d’autonomie et à l’envie de faire les choses moi-même. Je couds, je fais la cuisine, le potager. J’étais naturellement attirée vers les objets qu’on utilise vraiment. Pour moi, le design, c’est d’abord la fonction. » Le goût pour le mobilier urbain est né à Londres. En exil temporaire dans le cadre des échanges Erasmus, elle y a suivi des cours à la Middlesex University avant d’être assistante technique au Royal College. « Plongée dans une ville étrangère, j’avais le nez dans les cartes et les plans, j’ai sillonné la ville de long en large, regardant autour de moi et observant comment les gens utilisent la ville et ce qui est à leur disposition. » Ses premiers travaux sont nés de sa réflexion sur la ville et les espaces publics. Ils ont débouché sur les premières commandes et d’autres projets. « En m’engageant dans cette voie, j’étais confortée par le fait que c’est un domaine où le design est encore peu présent et où beaucoup reste à faire. »

Dans son choix de matières, elle privilégie le bois, le béton ou l’inox, des matériaux adaptés à l’extérieur et permettant de petites séries. C’est une approche plus artisanale qui lui permet plus de flexibilité et de personnalisation. « Je suis attentive à suivre toutes les étapes de la production. Chaque matériau a ses spécificités techniques qu’il faut prendre en compte dès la conception. Ainsi, le béton a son sens de coulée. Si on l’ignore, on a des bulles qui peuvent remonter à la surface et y créer des irrégularités. » Si elle admire le travail de créateurs tels que Charles Eames ou les frères Bourrelec, elle préfère ne pas trop analyser le travail d’autres designers pour ne pas se sentir écrasée. « Je me fie plus à l’observation des gens, à la manière dont ils se comportent dans l’espace public. De manière plus indirecte, je suis aussi très sensible aux formes d’objets anciens que je repère lors d’une balade aux Puces. En général, travailler sur l’histoire donne une épaisseur narrative au projet qui me plaît bien. »

Porcelaine et céramique

Au début de sa carrière, Lucile Soufflet a réalisé plusieurs séries d’objets en porcelaine et en céramique. Parmi ceux-ci, une commande du Musée de Mariemont qui lui a demandé de réinterpréter quelques pièces de leur collection. Dans une autre série avec Royal Boch, elle s’est amusée à associer à une même tasse différentes anses issues du patrimoine décoratif de la faïencerie. Depuis quelques années, elle a délaissé la céramique et les petits objets au profit du mobilier urbain. « Une fois qu’un domaine suscite de l’intérêt, les demandes suivent et on poursuit dans la même direction. Mais il suffit de peu de choses, une rencontre ou une commande, pour prendre une tangente. »

Le « Projet 105 » est l’exemple parfait de commande qui invitait la designer à explorer de nouveaux territoires créatifs. Dans le cadre d’une revitalisation d’un ensemble de logements sociaux bruxellois, la société de logements SLRB lui a demandé de rhabiller les couloirs qui séparent les appartements de l’extérieur. « Ça sortait de ce que je faisais habituellement, c’était aussi un des premiers projets où je travaillais en collaboration. C’était un sacré défi de satisfaire tant les habitants que les commanditaires et soi-même. Il y a un travail pédagogique et, en même temps, il faut être tout le temps à l’écoute. En montrant d’où viennent les choses, on peut expliquer qu’on ne peut pas faire ce que chacun exige, mais en travaillant ensemble on peut arriver à personnaliser chaque lieu de vie et permettre à chacun de s’y sentir bien. » Dans le cadre de ce projet, et de celui qui a suivi, le projet 48, Lucile Soufflet a eu l’occasion de renouer avec le plaisir de la céramique, couvrant le mur des corridors de carreaux qui délimitent par leurs couleurs et leurs structures l’espace qu’occupe chaque appartement.

L’année 2013 sera riche en projets, du mobilier bien sûr comme celui pour le parc des 4 vents et des étangs noirs à Molenbeek, ainsi que pour la commune de Schaerbeek. Changeant d’échelle, il lui arrive régulièrement de réaliser des interventions ponctuelles chez des privés qui souhaitent un banc ou un autre accessoire d’extérieur. Décidément, pour Lucile Soufflet, ce ne sera pas encore le moment de s’asseoir.

 

Renseignements

Lucile Soufflet
Rue de la Hutte, 7
B-1495 Sart-Dames-Avelines
+32 (0)71 95 45 53
lucilesoufflet@gmail.com
www.lucile.be

 

Destin brisé

Dans le centre de La Louvière, les passants n’ont pu ignorer l’assiette cassée géante qui étale ses morceaux sur les trottoirs. Cette sculpture en acier laqué, baptisée The Plate, a été réalisée par Lucile Soufflet en collaboration avec l’artiste Bernard Gigounon et produite par l’entreprise liégeoise Ortmans. Hommage au passé industriel louviérois, l’oeuvre ne laisse personne indifférent.

Cette oeuvre un peu à part dans votre parcours est un hommage au destin brisé de Royal Boch avec qui vous avez eu l’occasion de travailler ?
L.S. — Boch possède un patrimoine extraordinaire. La plupart des familles belges ont eu des pièces d’un de leurs services. Quand j’ai visité la Manufacture, on sentait déjà la fin de quelque chose. L’outil était désuet, mais ça aurait valu la peine de le remettre à flot. J’ai eu envie de partir d’un sentiment pour laisser un témoignage d’une époque.

Quelles ont été les réactions ?
L.S. — Dans les médias artistiques, l’oeuvre fait son chemin et a été commentée et appréciée un peu partout dans le monde via internet. En ville, les réactions étaient très contrastées. Ça suscite la discussion… Et c’est très bien. Certains comprennent la démarche, d’autres sont choqués par une pièce qui dégage une certaine violence. Quand on parle avec les gens, ils arrivent à faire la part des choses. Après une fin, même brutale, il y a toujours quelque chose qui s’ouvre. Quand on implante une oeuvre dans le tissu urbain, au début, il faut l’accompagner et il convient d’être vigilant dans la communication.

Comment ?
L.S. — Être là physiquement et discuter avec les gens. J’ai y ai passé deux ou trois week-ends. C’était très enrichissant. Certains m’ont dit : « Moi aussi je suis maladroit, je voudrais avoir la même dans mon jardin. » Un autre m’a demandé si je l’avais cassée là en la déchargeant. Quand j’ai répondu : « Oui, c’est bête hein ! » Il s’est mis à rire. L’oeuvre doit encore faire sa mue. Elle appartient à la ville et à ses habitants. Elle va faire son chemin. Comme tout mobilier urbain, elle va se patiner avec son lot de tags, de griffes ou d’empreintes de pas. D’une manière ou d’une autre, les gens ont besoin de s’approprier les objets.

À lire aussi

La Newsletter

Your opinion counts