Denis Bruyère, ébéniste aux doigts de fée, insuffle une âme à tout ce qu’il touche. Il utilise les matériaux que la terre offre à son imagination pour créer des objets personnalisés.
Il y a d’abord l’odeur, douce et réconfortante, du bois qui a chauffé sous le travail des outils. Dans l’atelier de Denis Bruyère, chaque objet a une histoire. Des premiers ciseaux à bois qu’il s’est achetés avec ses économies aux esquisses de sa prochaine commande. Le sifflement du rabot, la scie, le maillet sur le ciseau, le marteau sur le chasse-goupille composent une musique douce et enveloppante, propice à la création. À son établi, Denis Bruyère sculpte minutieusement un hélicoïde dégressif, structure en bois qui rappelle la corne de ces animaux mythiques, les licornes. « C’est un tracé que j’ai inventé en sculpture. Même les anciens n’y parvenaient semble-t-il pas. Aujourd’hui, j’en ai fait mon emblème ». Entre technique de précision et liberté des sens, l’ébéniste jongle avec les formes pour donner vie à un mobilier humanisé, un héritage qui pourra se transmettre de génération en génération.
Des secrets de Polichinelle
« En quittant mes humanités, j’ai commencé le droit. Ce n’était pas mon truc. Pourtant, je l’avais cru ! Puis, j’ai commencé le design industriel. Le design me passionnait, mais le côté industriel me chiffonnait. Donc, j’ai fait de la sculpture ornementale pendant deux ans et je me suis retrouvé à 24 ans comme indépendant, passionné par la restauration du mobilier ancien ». Petit à petit, Denis Bruyère se voit confier des objets de plus en plus sophistiqués. Il travaille avec des musées et restaure même du mobilier royal français. « J’ai même eu la chance de restaurer des meubles à secrets de prestige ». Un héritage de nos anciens que Denis Bruyère semble vouloir perpétuer à travers ses créations. « J’adore ce qui est mécanique et suis issu d’une famille d’ingénieurs. Ce sont des gens qui ont un esprit assez “la virgule à sa place”, mais je suis beaucoup plus farfelu qu’eux. Mon père m’a terriblement drillé à la rigueur et à l’assemblage de choses. Qu’il s’agisse de mots, de notes, voire de matières… J’ai eu cette chance d’amalgamer une créativité probablement intrinsèque et une mentalité technique. Et je jongle avec tout ça… » Des mécanismes simples aux plus compliqués, roulements à billes, systèmes de leviers cachés ou tiroirs à musique, les meubles à secrets de Denis Bruyère étonnent et font rêver. Ils étoffent le monde surréaliste dans lequel Denis laisse s’envoler les moindres de ses idées. Un moulin à poivre tordu comme si on l’avait trop utilisé, une table de conférence dont les pieds se mettraient presque à marcher, des globes terrestres qui tournent sur eux-mêmes comme par magie. Chaque commande fait naître un mobilier unique qui correspond malgré tout à l’univers de son commanditaire. « Il faut beaucoup écouter, s’imprégner de la demande si elle est bien formulée. Le plus souvent possible, je me rends chez mes clients pour mieux les comprendre. Ensuite, ça va très vite. Je dessine déjà chez eux, je refais des propositions. On choisit ensemble. Les gens qui fonctionnent sur commande sont souvent plus aventureux, ils regardent différemment. J’adore ces complicités. »
Dans l’atelier, des machines anciennes que Denis Bruyère a acquises pour presque rien. À chacune sa spécificité. Il ne les remplacerait pour rien au monde car elles remplissent un rôle bien suffisant. Denis Bruyère se voit comme un « extrapolateur » à ses projets de techniques existantes. Il parle à l’oreille des matériaux, les apprivoise pour n’obtenir d’eux que le meilleur. Voilà comment il est capable de marier le cuir et le bois pour en faire un bagage de prestige, ou d’allier essences de bois rares et minerais semi-précieux. « Je ne travaille qu’avec des matériaux durables. Ceux qui prendront une patine avec le temps, les objets deviennent beaux et la matière les accompagne dans leur vieillissement. » Utilisés avec une extrême parcimonie, ces bois précieux sont une allusion au passé dans des oeuvres contemporaines. « Si les anciens faisaient des meubles en palissandre massif, nous, en 2012, on ne le fait plus, c’est une démarche éthique. Pendant le blocus continental des Anglais sur l’Empire, l’acajou n’a plus pu être utilisé en France. Ils se sont alors mis à utiliser des bois indigènes magnifiques dont ils ignoraient en quelque sorte les beautés. » En réalité, c’est dans les techniques anciennes qu’il trouve satisfaction, le rapport unique qu’elles donnent à la matière. Denis Bruyère est certainement un artisan à travers les gestes qu’il perpétue, mais semble être davantage un artiste. « L’artisan est quelqu’un qui perpétue des gestes, mais qui n’est pas un créateur au sens propre du terme. Certains meubles que j’ai vendus ont déjà été estimés par des galeristes beaucoup plus chers que ce que ça a coûté au client. »
« La parfaite harmonie n’existe pas, mais ne pas la chercher, c’est déjà s’en éloigner. »
C’est en 2002 que Denis Bruyère se fait remarquer par Christopher Payne, expert en mobilier international chez Sotheby’ s et animateur BBC pour le programme Antiques Roadshow. Il lui propose alors la création d’un bureau qui sera installé face à l’océan à Nassau, dans les Grandes Caraïbes. « Le cahier des charges est alors très succinct. Pas de lignes droites, et la commanditaire, totalement excentrique, de préciser “I like crazy furniture !”. Le Bernard-l’hermite est né ! »
Mais le projet le plus fou de Denis Bruyère est aussi sa plus longue commande, l’équivalent de 5 années de travail pour son équipe. À l’époque du « tout, tout de suite », un réel défi. Au printemps de 2004, une famille irlandaise de collectionneurs d’objets anciens envisageait de confier la création d’une grande bibliothèque de 4 m de large à un ébéniste traditionnel contemporain. Ils n’étaient pas contre une éventuelle démarche originale. Le grand expert anglais, Christopher Payne, leur conseille de consulter Denis Bruyère. « Mon avant-projet évoquant les façades d’une avenue américaine les séduit tellement qu’ils préférèrent que j’approfondisse mon idée et la transpose dans une salle entière de leur demeure… Leur souhait tenace fut de me confier l’entièreté de ce grand volume : occuper cette surface de 8 mètres sur 12 avec des constructions disséminées de manière aléatoire et permettre l’observation de toutes les faces. Il ne s’agirait plus de bibliothèques, mais d’une oeuvre monumentale d’artiste. » Si techniquement, ce projet New Town fait la fierté de Denis Bruyère, il nous confie que sentimentalement ce sont ses réalisations qui ont fait l’objet de transplantation émotionnelle lorsqu’ils sont offerts en cadeau qui le rendent le plus fier. « Ça, c’est vraiment fantastique ! C’est terriblement gai et ça ajoute une dimension qui n’a rien avoir avec l’ébénisterie ! »
Encore une idée folle
Amoureux transi, père de 5 enfants, chez Denis Bruyère, c’est un peu la « maison du bonheur ». Ancienne fermette réaménagée en arbre des enfants perdus, l’atelier y trouve sa place comme pour équilibrer l’amour du bois et l’amour des siens. D’ailleurs ici, tous les meubles sont faits maison. Il y a la chaise de Kevin, le bureau de Paul ou encore la console de Simon, le lavabo de Geoffroy… Des pièces réalisées par des stagiaires triés sur le volet. « En général, j’essaie de prendre entre 2 ou 3 stagiaires dans mon atelier. À chaque jeune qui passe ici, je demande à titre d’exercice en fin de stage de créer de toutes pièces un meuble issu de l’imagination d’un commanditaire. Cela peut être moi, ou mon épouse. Et voilà le résultat. Certains de ces jeunes atteignent la perfection après seulement un an passé ici. » C’est que des demandes de stages, à l’atelier Denis Bruyère, il y en a jusqu’à deux par jour, un véritable engouement pour un métier dont on parle si peu.
D’ailleurs, inutile d’en faire des tonnes pour lancer Denis Bruyère sur le sujet, il est intarissable. « Nous sommes en train de lancer parallèlement à l’Atelier Denis Bruyère, qui est un atelier de restauration et de création, l’Atelier de Sassor, qui, lui, va être d’abord un centre de formation à la découverte des matériaux et de créativité et un jour deviendra peut-être une vraie école dans laquelle les jeunes ne feront pas qu’apprendre les techniques de l’ébénisterie et les styles anciens. Mais aussi à être capables d’appréhender la relation avec leurs clients et de devenir des jeunes créateurs autonomes capables de générer eux-mêmes leur travail. Et actuellement, l’enseignement technique n’a pratiquement jamais cette facette dans son offre. »
Apprendre le raffinement des gestes et l’écoute, dans le but de supprimer cette idée, trop ancrée tant chez les jeunes que chez leurs parents, que les métiers manuels sont des métiers de second choix. À 55 ans, Denis Bruyère a trouvé son nouveau violon d’Ingres. ■
Bio express
• 1957 : Naissance à Liège.
• 1977 → 1980 : Études de design industriel et de sculpture ornemaniste sur bois. Ouverture de son premier atelier de restauration de mobilier ancien en 1980.
• 1992 : Devient membre de l’Association Professionnelle des Conservateurs et Restaurateurs d’OEuvres d’Art.
• 1994 : Premières créations d’objets mécaniques lyriques à secrets. Alliances des matières et de poésies.
• 2001 : Installation d’un nouvel atelier à Sassor (Theux).
• 2002 : Rencontre avec Christophe Payne (expert en mobilier international chez Sotheby’s et animateur BBC pour le programme Antiques Roadshow).
• 2003 → 2004 : Création du Bernard-l’hermite pour la collection Lewis (USA) et exposition à Londres et Bruxelles.
• 2005 : Création des sièges pour la collection Lewis (USA).
• 2006 → 2010 : Création du concept New-Town pour une collection privée en Irlande.
• Depuis : Créations privées.