Waw magazine

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L’immersion dans le Siècle des Lumières est totale au Domaine de Seneffe. Les jardins incitent au rêve et la collection d’orfèvrerie redonne vie à chaque pièce du château.

D’une superficie de 22 ha, le parc du domaine fait partie du Patrimoine majeur naturel de la Wallonie. Son accès n’en est pas moins gratuit. Les promeneurs peuvent librement déambuler dans les allées du jardin des trois terrasses ou s’allonger sur la pelouse du grand parterre, bercés par les bruissements de l’eau du grand bassin. Ils seront surpris à la fois par son architecture très XVIIIe siècle (allées, pattes d’oie...) et par la variété de ses jardins qui mettent en valeur les bâtiments du Siècle des Lumières (Théâtre, Orangerie...). Les communs, la chapelle, la volière, l’étang et l’île romantique séduisent les nombreux visiteurs qui viennent en famille, mais également les artistes, le parc étant aussi un espace d’expositions d’art contemporain en plein air.

Une construction de Laurent-Benoît Dewez

C’est au premier architecte des Pays-Bas autrichiens, Laurent-Benoît Dewez – qui œuvra à la reconstruction de nombreuses abbayes du pays, dont celles d’Orval, Gembloux, Hélécine... – , que l’on doit ce « monument » de la pierre bleue, avec son imposant corps de logis et ses deux galeries latérales à colonnades ioniques qui dessinent une cour de 80 mètres de long. L’expression néoclassique chère à l’architecte est toutefois influencée ici par la Rome antique, par la tradition italienne issue de la Renaissance, ainsi que par l’Angleterre et la France. Construite entre 1763 et 1768, grâce à l’importante fortune de son propriétaire, Julien Depestre, commerçant, banquier et homme d’affaires, cette magnifique résidence concrétise les nouveaux concepts de la vie sociale axés sur le confort, l’intimité et l’apparat.

« Au fil des siècles, le domaine est passé dans les mains de plusieurs familles, et même d’une communauté religieuse, avant de tomber dans celles d’un promoteur qui envisagea de le lotir », explique Marjolaine Hanssens, la directrice. « Ce projet échoua, fort heureusement, grâce notamment à la persévérance des Amis du Château de Seneffe. Le domaine fut alors classé avant de devenir propriété de l’État, puis de tomber dans l’escarcelle de la Communauté française de Belgique. Celle-ci entendait réaménager les lieux afin d’en faire, comme au Château de La Hulpe, un lieu de séminaires et de colloques, mais lorsque la somptueuse collection d’œuvres en argent de Claude D’Allemagne, un collectionneur privé belge, lui échut par legs, elle n’hésita pas longtemps et lui donna le château pour écrin. C’est en 1995, alors que les jardins étaient encore en cours de réaménagement, que le Musée de l’orfèvrerie vit le jour au rez-de-chaussée du château. Grâce aux dons, legs et acquisitions de la Communauté française, cette collection est, aujourd’hui, l’une des plus importantes de Belgique. »

« Faste et Intimité »

Au XVIIIe siècle, la distribution des lieux dans les grandes demeures fait l’objet de nombreux textes et traités essentiellement axés sur la recherche du confort. Deux types d’appartements voient alors le jour : les appartements de société, dits d’apparat, et les appartements de commodité, dits privés. Les différents espaces sont constitués d’un ensemble de pièces où chacune joue son rôle. En installant dans le château sa collection permanente, « Faste et Intimité », les responsables du musée ont conçu un parcours et une scénographie originale qui redonnent à chaque pièce son rôle d’antan et à chaque objet la place qui lui convient afin de valoriser au mieux sa fonction. Tout a été patiemment construit pour que, le temps d’une visite, le Château de Seneffe plonge le visiteur dans une certaine vision du XVIIIe siècle. Aiguières, bassins, boîtes à mouches, boîtes à éponges, tabatières, boîtes à priser, chocolatières, théières, cafetières, rafraîchissoirs, terrines, coupes à boire, gobelets, flambeaux, bougeoirs, chandeliers, candélabres, objets religieux... ont ainsi pris place dans des décors qui prêtent vie au château et auxquels des noms joliment évocateurs ont été donnés : « En attendant Monsieur », « Le cabinet des curiosités », « La montée des eaux », « En présence de l’abbé », « Les jeux de l’amour et du hasard »...

Des odeurs, des sons, des films...

Mais l’exposition se veut également sensorielle. Vous pourrez humer le chocolat, le tabac, des parfums floraux, des épices, mais également la transpiration. Vous pourrez entendre des bruits d’eau, des chants d’oiseaux, la chanson J’ai du bon tabac dans ma tabatière... Vous pourrez voir, outre les pièces d’orfèvrerie et leurs décors, des extraits de quelques films en costume d’époque. Quelle scène de Barry Lindon (Stanley Kubrick) pourrait illustrer « Le bain » ? Quelle autre tirée d’Amadeus (Milos Forman) conviendrait pour « Les belles chocolatières » ? De Ridicule (Patrice Leconte) pour « Le billard de l’après- midi » ? Ou des Liaisons dangereuses (Stephen Frears) pour « Le souper fin » ? Avant de pousser la porte du Château de Seneffe, il serait peut-être malin de revisiter ses classiques !

Domaine du Château de Seneffe et Musée de l’Orfèvrerie

Rue Lucien Plasman 7-9

B-7180 Seneffe

+32 (0)64 55 69 13

[email protected]

www.chateaudeseneffe.be

On ne compte plus les chantiers dans la cité du Doudou. Un peu partout, de vieux bâtiments retrouvent un nouvel emploi. La ville est en pleine métamorphose.

Le Grand Hornu, à Boussu, et le Pass, à Frameries, avaient montré l’exemple en raccrochant au clou l’uniforme de mineur et en optant pour un habit et des pompes qui siéent mieux à une traversée du XXIe siècle. Depuis lors, d’autres sites ont, à leur tour, tourné la page. Des sites qui n’ont pas pour autant fait table rase d’un passé socio-économique qui coulera toujours dans les veines de la région et de ses habitants, mais qui ont compris que l’on pouvait s’appuyer sur le passé pour s’envoler vers le futur.

En 2015, le Centre Keramis, à La Louvière, va redessiner les faïences Boch. Le B.P.S.22, à Charleroi, va transformer un ancien bâtiment de verre et de fer en un espace de création contemporaine, et le Silex’s, le Centre d’interprétation des minières néolithiques de Spiennes (Mons), va envoyer les curieux sous terre pour mieux leur faire comprendre sur quoi ils sont assis.

Mais c’est Mons, et plus particulièrement son centre- ville, qui est en train de connaître le lifting le plus impressionnant. Yves Vasseur, le commissaire général de Mons 2015, le rappelle sans cesse : la métamorphose de la ville est au cœur de la programmation des festivités. Et, par métamorphose, il ne faut pas seulement comprendre que les rues vont s’animer et revêtir des habits de fête. Il s’agit ici d’une complète mutation, d’une reconversion de nombreux lieux socio-historiques de la ville.

Une dizaine de lieux métamorphosés

Si certains volent déjà de leurs nouvelles ailes, d’autres attendent le drapeau à damier de Mons 2015. Dans la foulée des aménagements du site des Abattoirs de Mons et du BAM (Beaux-Arts Mons), la ville s’apprête en effet à inaugurer cinq nouveaux musées interconnectés, dont quatre dans le centre-ville : le Mons Memorial Museum, l’Artothèque, le Musée du Doudou et le Beffroi. Avec les deux nouvelles salles de concert (Arsonic et Alhambra), l’extension du Mundaneum, l’aménagement du Carré des Arts et la rénovation de la Maison Losseau, la ville sera plus belle encore et sera fin prête pour organiser des centaines d’activités artistiques et culturelles. Le destin économique de la région reposera, lui, sur le futur centre de congrès, le MICX (Mons International Congress Xperience), qui accueillera dès le printemps prochain colloques, séminaires, fêtes du personnel et autres réceptions. Dessiné par l’architecte américain Daniel Libeskind – à qui l’on doit le master plan du nouveau site WTC à New York – il fera face à la nouvelle gare, autre bâtiment au design futuriste signé cette fois par Santiago Calatrava. Si des retards importants empêchent celle-ci d’accrocher le wagon de Mons 2015, elle en assurera l’héritage et fera office de passerelle entre la ville historique et la ville nouvelle, avec le Mons Expo, le MICX et le centre commercial Les Grands Prés. « Nous vivons une mutation unique en Europe, explique Yves Vasseur. Ces chantiers contribueront à embellir la ville, à la doter d’infrastructures modernes, cohérentes et durables, et à accueillir les visiteurs dans de bonnes conditions. Au final, tous les Montois seront fiers des transformations dans leur ville. »

« IN/OUT », LA RENCONTRE DE L’ARCHITECTURE ET DE LA PHOTOGRAPHIE

Musée de la Photographie de Charleroi

Depuis 2012, les photographes Maud Faivre, Pierre Liebaert et Zoé Van der Haegen, ainsi que le vidéaste Rino Noviello, sous la coordination de l’architecte Marc Mawet, parcourent les chantiers montois pour rendre compte des mutations urbanistiques, paysagères et architecturales de la ville.

Expo du 23 mai au 6 décembre 2015

 

MONS MÉMORIAL MUSEUM

Boulevard Dolez

Le Centre d’interprétation et d’Histoire Militaire occupera le site rénové de l’ancienne Machine à Eau qui fut érigée vers 1870 afin d’alimenter la ville en eau potable. Ce nouvel espace muséal de 3000 m2 a pour ambition de traduire toute l’histoire de Mons depuis le Moyen Âge. La Grande Guerre y occupera une place importante. Il sera aussi un lieu d’échanges intergénérationnels au cœur d’un territoire de mémoire.

Inauguration les 4 et 5 avril 2015

 

MUSÉE DU DOUDOU

Jardin du Mayeur, Grand’Place

Construit en 1625, solidement enraciné dans le Jardin du Mayeur, le bâtiment du Mont-de-piété abritait depuis 1932 le Musée du Cinquantenaire. D’importants travaux de rénovation vont le transformer en centre d’interprétation du folklore montois ou Musée du Doudou. Une belle vitrine pour la Ducasse, inscrite au Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité de l’UNESCO.

Inauguration les 4 et 5 avril 2015

 

L’ARTOTHÈQUE

Rue Claude de Bettignies, 3

C’est le cœur du Pôle muséal. Aménagé dans l’ancienne chapelle du couvent des Ursulines, ce musée abritera le patrimoine communal montois. À la fois centre de réserve, de recherche, de restauration et d’étude du patrimoine, il rassemblera en son sein les collections qui ne seront pas exposées de façon permanente dans les autres sites muséaux. Ces collections seront consultables sur support numérique.

Inauguration les 4 et 5 avril 2015

 

ARSONIC

Rue de Nimy, 138

C’est dans l’enceinte de cette ancienne caserne des pompiers que le rêve du violoncelliste et compositeur Jean-Paul Dessy, directeur artistique de l’ensemble Musiques Nouvelles, est devenu réalité. Ce pôle d’excellence européen réunira sur 2500 m2 une maison de l’écoute et d’émerveillement sonore, un lieu de concerts et d’enregistrement de haute technologie, des ateliers d’émerveillement, une salle de répétition et d’exposition, ainsi que des bureaux.

Inauguration le 3 avril 2015

 

LE MANÈGE DE SURY

Rue des Droits de l’Homme, 4

Cet ancien manège militaire de 1850 fut occupé jusqu’en 1995 par la Protection civile, avant d’être acquis en 2013 par l’Intercommunale de Développement Economique et d’Aménagement du territoire (IDEA) qui en a fait un hall-relais à l’attention des jeunes entreprises. Dans le cadre de Mons 2015, le site sera temporairement aménagé en lieu d’exposition d’art contemporain (« Atopolis, Ville métissée, ville idéale »), puis retrouvera sa vocation économique.

 

LE MUNDANEUM

Rue des Passages, 15

Centre d’archives de la Fédération Wallonie-Bruxelles (appelé aussi « Google de papier ») et espace d’exposition temporaire. Conçu dans les années 1930, ce bâtiment Art Déco fut l’un des premiers grands magasins de Belgique. Racheté par la Communauté française, il abrita à partir de 1993 les collections du Mundaneum stockées à Bruxelles et constituées, depuis la fin du XIXe siècle, par ses fondateurs Paul Otlet et Henri La Fontaine. En 1998, l’ensemble est rénové sur base d’une scénographie de François Schuiten et Benoît Peeters.

L’espace exposition réaménagé rouvrira le 11 juin 2015

 

LA MAISON LOSSEAU

Rue de Nimy, 37

Demeure de style néo-classique du XVIIIe siècle, rachetée par l’avocat montois Léon Losseau, et rénovée dans l’esprit de Victor Horta par l’architecte Paul Saintenoy, cette maison est un joyau de l’Art Nouveau. Fin 2011, la Province de Hainaut s’est lancée dans un ambitieux programme de travaux visant la restauration du n°37, mais également des n°39 et 41, afin de faire de l’ensemble de ces bâtiments le pôle littéraire de Mons. Les lieux rénovés serviront d’ateliers, d’espaces de rencontres et d’expositions, tout en servant d’écrins au centre d’interprétation des collections anciennes de la Maison Losseau et au centre de la littérature hainuyère.

Dès le 23 avril 2015, jour de l’inauguration, le jardin du n°37 se muera en guinguette littéraire

 

LE CARRÉ DES ARTS

Rue des Sœurs Noires, 4a

L’ancienne caserne Major Sabbe (XIXe siècle) a aujourd’hui pour locataires l’École supérieure des Arts de la Fédération Wallonie-Bruxelles, (Arts au carré - Arts2), la Télévision Mons Borinage (Télé MB) et le pôle administratif du théâtre Le Manège. La cour intérieure vient de subir un lifting important dont l’élément le plus visible est la bâche monumentale qui a été arrimée aux murs et qui servira désormais de toit au Festival au Carré.

 

L’ALHAMBRA 10 CADABRA !

À deux pas du célèbre petit singe montois, la discothèque Alhambra renaît de ses cendres et entend s’installer durablement dans le paysage de la scène musicale wallonne.

rapidement ses portes en 2012. Définitivement pensait-on, et puis, avec le titre de Capitale européenne de la Culture 2015, le constat est rapidement fait qu’il manque une salle digne de ce nom au cœur de la cité du Doudou. « Aucun lieu n’accueillait de manière permanente des artistes, des groupes, des collectifs issus de la scène pop-rock ou électro. Mons 2015 était une opportunité pour corriger cette anomalie », explique Pascal Goossens, programmateur et gérant de l’Alhambra.

Placer Mons sur la carte

Idéalement placée, avec de nombreux stationnements et commerces aux alentours, l’idée séduit rapidement et les travaux sont engagés en juillet 2013. La salle opère une mue impressionnante par l’intermédiaire de Vincent Glowinski, artiste issu du street-art, qui inonde littéralement l’espace avec une peinture monumentale, partant du sol jusqu’au plafond. Un fumoir est même prévu à l’étage afin d’éviter les nuisances éventuelles devant les portes de l’immeuble et en avril 2014, les premiers évènements inaugurent déjà le nouvel Alhambra. « On a choisi d’exister avant 2015 pour bien montrer que ce n’était pas une initiative temporaire, mais bien un lieu destiné à perdurer dans le paysage culturel montois. » Pascal Goossens, conscient des difficultés et des enjeux d’une telle démarche, se veut néanmoins confiant. « Après nos premiers mois de démarrage, on sent déjà un engouement pour le lieu qui fait la part belle à une scène pop/rock/électro un peu alternative. Le challenge, c’est évidemment de fidéliser différents publics, qui peuvent se retrouver dans notre programmation. On remarque que le bouche-à-oreille fonctionne déjà et permet d’attirer du monde en dehors des soirées où se produisent des têtes d’affiche. »

Car l’ambition est clairement de dépasser la logique des « coups » en attirant telle ou telle vedette, mais bien de gagner une certaine forme de reconnaissance sur la qualité du programme proposé tout au long de l’année avec l’envie que le public puisse venir ici les yeux, ou plutôt les oreilles fermées et qu’il repartira ravi de

sa soirée. « On imprime notre propre patte bien sûr, mais si on avait un exemple à suivre, ce serait celui du Botanique à Bruxelles, qui a réussi à fédérer un public autour de son projet et qui est devenu une vraie référence en la matière. » Ce genre de réputation s’acquiert avant tout avec le temps et l’équipe de l’Alhambra espère pouvoir en disposer suffisamment.

Puggy, Girls in Hawaii, Suarez ou encore Poni Hoax, parmi beaucoup d’autres, ont déjà étrenné la scène de ce nouveau temple de la nuit qui accueille également les groupes locaux. « Je reçois de nombreuses demandes de jeunes groupes qui démarrent ou de plus confirmés qui veulent percer ou faire des premières ou deuxièmes parties de soirée. On a déjà permis à pas mal de formations de monter sur scène et on compte bien continuer dans cette veine ! » Associé au Club PlaSMA (Plateforme des Scènes de Musiques Actuelles), le réseau de salles et d’organisateurs de concerts indépendants de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Alhambra tient particulièrement à offrir un espace d’expression pour les « petits » qui ne disposent pas encore d’un écho médiatique suffisant. De plus, avec une entrée moyenne qui tourne autour des 10 € et des consommations alignées sur les prix des cafés alentour, la proximité avec le public n’est pas uniquement due à l’aspect intime de la salle.

Pour les festivités liées à Mons 2015, la philosophie restera la même, avec une programmation éclectique mais aussi exigeante. Jean-Louis Murrat s’arrêtera d’ailleurs le 1er février à l’Alhambra pour présenter son dernier album Babel. Un petit évènement en soit, puisque l’Auvergnat, qui ne voyage pas beaucoup, n’a prévu que deux dates belges dans sa tournée...

L’Alhambra

Rue du Miroir, 4

B-7000 Mons

www.alhambramons.com

On peut être et avoir été. Présente dans de nombreux et prestigieux édifices anciens, la pierre belge fait toujours bel et bien partie des plans des entrepreneurs et architectes. En raison de sa force expressive, de ses alternatives esthétiques, de ses qualités techniques et de sa forte connotation historico-culturelle, elle reste un des matériaux de prédilection de la création architecturale dans nos régions, comme en attestent les récentes constructions et rénovations signées Charles Vandenhove (Cour Saint-Antoine à Liège, Opéra royal de la Monnaie à Bruxelles…), Claude Strebelle (Sart-Tilman) et Daniel Dethier, dont le bureau d’architecture peut s’enorgueillir de nombreuses réalisations, tant dans les domaines de l’habitat et de la valorisation du patrimoine, que dans celui de l’aménagement d’espaces publics.

Daniel Dethier, quelle place avez-vous donnée à la pierre dans vos projets ?
D.D. — Au cours de la première partie de ma carrière, je l’ai beaucoup utilisée sous forme de moellons pour la construction de maisons dans les Fagnes, ma région natale. En raison de la proximité des carrières de Waimes et de Malmedy, c’est souvent l’arkose qui était utilisé alors. Ensuite, de 1996 à 2013, j’ai abandonné le moellon rustique pour me pencher sur la pierre de taille. Je me suis attelé à l’étude de bâtiments plus importants, faisant l’objet de marchés européens et situés en milieu urbain, principalement à Liège. S’il fallait n’en retenir que trois mettant en évidence l’usage du petit granit, je citerais la réhabilitation des résidences Curtius et Brahy dans l’ensemble muséal du Grand Curtius, les nouveaux bâtiments d’EVS et les amphithéâtres de l’Europe au Sart-Tilman. Mais les défis étaient tout autres ; par exemple, comment tailler les angles ou les baies pour que l’ensemble paraisse massif ?

Et aujourd’hui ?
D.D.
— Aujourd’hui, le système est devenu sclérosé, très technocrate. Les cahiers des charges sont souvent des « copier-coller ». Les nombreuses contraintes et références exigées n’accordent plus beaucoup de place à la qualité du projet. Elles sont devenues telles que pour remporter un marché, il faut être spécialisé dans le type de construction demandé. En outre, cela nous a coûté très cher de défendre de gros projets pendant un an ou deux avant d’échouer au stade ultime. Nous avons donc cherché de nouvelles opportunités dans des marchés de niche, telle l’intégration d’écosystèmes locaux dans des contextes urbains. Nous essayons de rendre les bâtiments plus vivants avec du végétal, comme sur les quais de Liège où nous sommes en train de concevoir une forêt verticale sur un immeuble à appartements. Mais la pierre étant un matériau durable, elle reste l’une de nos priorités.

Quel rôle la voyez-vous jouer dans les constructions modernes ?
D.D.
— Si l’on ne veut pas qu’elle soit bientôt remplacée par des matériaux ersatz moins coûteux, il conviendrait de lui redonner un rôle structurel, de la reconsidérer davantage comme un matériau porteur. La question technique de la pierre m’a toujours intéressé, mais en la réduisant à sa fonction de revêtement, en l’utilisant pour son aspect décoratif et non pour ses caractéristiques propres, on la conduit à sa perte.

BIO-EXPRESS

1956 — Naissance à Waimes. Jeunesse à Ovifat.

1979 — Obtention du diplôme d’ingénieur civil architecte à l’Université de Liège suivi d’une licence en urbanisme. Il est pendant 6 ans l’assistant du professeur Jean Englebert et travaille en tant qu’architecte indépendant.

1992 — Il fonde le bureau Dethier Architectures.

1993 — Le bureau est lauréat du concours portant sur la construction des amphithéâtres « Europe » pour l’Université de Liège, au Sart-Tilman.

2003 — Lauréat de l’appel d’offre européen pour l’aménagement de la nouvelle place des Guillemins à Liège, il sera ensuite chargé par la Ville de réaliser le projet d’aménagement du quartier de la gare jusqu’à la Médiacité.

2010 — Grand Prix d’architecture de Wallonie.

2013 — Premier Prix des « Urban Intervention Awards Berlin » pour le recyclage du complexe cinématographique Opéra en amphithéâtres pour l’Université de Liège.

Le site classé de la Grande Carrière Wincqz, à Soignies, va être réhabilité pour accueillir un Centre de formation aux métiers de la pierre et du patrimoine. Ce projet heureux était indispensable pour l’avenir de la profession.

Tout est parti d’un constat qu’une étude menée en 2010 à l ’ initiative du Cefomepi (Centre de formation aux métiers de la pierre) a élevé au rang de grande menace. Alors que le secteur doit faire face à une recrudescence de demandes en matière de restaurations et de nouvelles constructions, il souffre d’un manque de visibilité et d’attractivité croissant. Les métiers de tailleur de pierre, marbrier, foreur, débiteur, meuleur, conducteur d’engins lourds, chef mineur… remorquent un train d’images peu attrayantes, voire négatives. Ils n’attirent plus les jeunes et se recouvrent peu à peu de la poussière de l’oubli. Conséquence : les entreprises éprouvent de plus en plus de difficultés à lutter contre le vieillissement du personnel et les départs naturels. Face à l’incapacité de renouveler leur main d’oeuvre et de perpétuer l’emploi, plusieurs d’entre elles seront forcées de disparaître dans les prochaines années.

« Aux yeux du grand public, ces métiers sont considérés comme pénibles, salissants, pas glamour, mal payés, trop sélectifs. Autant d’idées préconçues, comme celle qui assimile l’enseignement professionnel à une filière de relégation. »


Pourtant, l’offre de formation, même si elle est moins riche aujourd’hui, est encore bien présente via plusieurs filières. Les principales ? La formation de tailleur de pierre-marbrier est dispensée en alternance par l’IFAPME, au centre de Mons-Borinage-Centre, à Braine-le-Comte, selon les formules d’apprentissage et de formation de chef d’entreprise. Le Forem propose des formations de base de six mois pour les tailleurs de pierre à Grâce- Hollogne, en région liégeoise, et à Brainele- Comte, en Hainaut. Le centre de compétence ConstruForm met sur pied depuis peu des formations pour tous types de publics à Braine-le-Comte, tandis que le CEFOMEPI organise des formations spécifiques pour les ouvriers carriers en fonction des besoins. Quant aux formations spécifiques au patrimoine et liées à la pierre, elles sont organisées par l’Institut du Patrimoine wallon, à la Paix-Dieu, à Amay. « L’ancienne abbaye cistercienne, en cours de restauration, constitue le support pédagogique idéal pour les nombreuses activités de sensibilisation, de formation et d’information que nous organisons également à l’attention d’un très large public, explique Anne-Françoise Cannella, la directrice du Centre de la Paix-Dieu dédié aux métiers du patrimoine. En dix ans, nos 25 stages autour de la pierre y ont rassemblé 184 participants et ont fait naître d’heureuses vocations. Le problème, c’est le long terme. Aux yeux du grand public, ces métiers sont considérés comme pénibles, salissants, pas glamour, mal payés, trop sélectifs. Autant d’idées préconçues, comme celle qui assimile l’enseignement professionnel à une filière de relégation. » « À Braine-le-Comte, nos deux formules de formation ne rassemblent qu’une grosse vingtaine de personnes, il faut parfois réunir deux classes afin de réaliser des économies d’échelle », renchérit Éric Bergeret, le responsable du centre hennuyer de l’IFAPME. « Chaque année, ils sont une quinzaine de tailleurs de pierre, maximum, à se présenter sur le marché de l’emploi, alors qu’il en faudrait dix fois plus afin de compenser les départs ! »

En créant un centre des métiers sur un site à sauver, l’IPW a fait d’une vieille pierre deux coups

Sur base de tous ces constats, une large réflexion portant sur les filières de formation et la nécessité de mettre en place une structure plus harmonieuse et plus performante a été entamée voici six à sept ans. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer un centre des métiers de la pierre par le biais d’une synergie entre les différents partenaires. Parallèlement, dans le cadre de sa mission d’assistance aux propriétaires, l’Institut du Patrimoine Wallon cherchait à donner une nouvelle vie aux bâtiments industriels de la Grande Carrière Wincqz, à Soignies, bâtiments désaffectés qui furent classés en 1992. La solution était donc à portée de pelles. L’accord sur la création du centre fut d’ailleurs scellé sur le site même, le 20 mars 2013, entre les responsables des différents centres de formation : l’IFAPME, le Forem, le CEFOMEPI et le Centre de la Paix-Dieu. « La rencontre des deux projets constitue une belle opportunité de mettre en évidence la complémentarité des différents aspects du patrimoine, explique Anne- Françoise Cannella. La réaffectation envisagée s’intègre parfaitement dans l’histoire du site où elle témoignera de la place prise par le travail de la pierre dans la région au fil du temps. Quant à l’implantation d’un centre de formation aux métiers de la pierre à Soignies, elle répond à une logique évidente compte tenu de l’importance du bassin carrier de la province de Hainaut. En outre, en matière d’emplois, la région disposera d’une meilleure adéquation entre l’offre et la demande, puisque les formations répondront aux besoins des entreprises et à la réalité du terrain. »

Du côté des Carrières de la Pierre Bleue Belge, société anonyme qui a cédé les bâtiments classés de la Grande Carrière Wincqz à la Région wallonne sous forme de bail emphytéotique, le projet s’inscrit on ne peut plus harmonieusement dans la philosophie de la famille Abraham. « Jean-Franz, mon père, s’est toujours battu pour que les métiers techniques soient remis en valeur, explique Émilie Abraham, qui gère aujourd’hui l’entreprise de 240 personnes en compagnie de sa soeur Julie et de son frère Anthime. C’est lui qui fut à l’origine de la création de Skills Belgium* et c’est déjà lui qui tira la sonnette d’alarme, en 2007, pour insister sur l’avenir des métiers de la pierre et l’importance de la formation des jeunes. »

Première phase : les bureaux et la grande scierie

Les bureaux, la grande scierie, le pavillon du treuil, la forge, la menuiserie et le magasin à huile et à clous. Si la zone concernée par la réaffectation comprend plusieurs édifices abandonnés depuis la fin des années soixante – l’exploitation de la Grande Carrière Wincqz s’arrêta, quant à elle, dans les années trente –, l’auteur de projet, c’est-à-dire l’Institut du Patrimoine Wallon, prit la sage décision, devant l’ampleur des travaux, d’échelonner la création du centre en trois phases. « La première portera sur les édifices les plus dégradés, les bureaux et la grande scierie, qui deviendront, respectivement, un pôle administratif et un vaste atelier de taille de pierre dans lequel sera intégré un local de cours, explique Sébastien Mainil (IPW), l’ingénieur architecte qui a conçu le cahier de charges. C’est l’association momentanée de l’Atelier Bribosia de Huy et de la société turinoise TRA qui a remporté le marché. L’appel d’offre a été lancé cet hiver et nous espérons que les formations pourront débuter à l’automne 2016. »

La deuxième phase, elle, concernera la forge et la menuiserie, où des ateliers et des salles de cours supplémentaires seront sans doute aménagés ; puis viendra le tour du magasin et des abords, où l’IPW parle d’installer un centre de documentation et une lithothèque. « Mais les plans ne sont pas figés, note le responsable. Nous verrons les nécessités en cours de route… »

« L’idée est de faire un lieu de référence où pourront se rassembler tous les acteurs du secteur de la pierre en Wallonie. Ce centre proposera les formations actuelles mais aussi de nouvelles, de façon à englober tous les métiers. Il devra aller bien au-delà de la seule pierre bleue locale et porter sur l’ensemble des ressources lithologiques du territoire », conclut Anne-Françoise Cannella.

PIERRE-JOSEPH WINCQZ, LE SÉNATEUR VISIONNAIRE

Des Galeries Royales à Bruxelles, en passant par les digues et les escaliers à Ostende, la place Saint-Lambert à Liège ou les palais de justice d’Anvers et d’Arlon, on ne compte plus – rien que dans notre pays – les sites magnifiés par la présence du petit granit depuis plus de 300 ans. Non loin des célèbres Carrières du Hainaut, les Carrières de la Pierre Bleue Belge assurent la production et la commercialisation des sites du Clypot (Neufvilles), du Tellier des Prés et des carrières Gauthier & Wincqz à Soignies. Ces dernières sont situées à quelques encablures de la Grande Carrière Wincqz et arriveront en fin d’exploitation dans quelques années. Ces sites doivent leur nom à Pierre-Joseph Wincqz (1811-1887), ancien bourgmestre de Soignies et sénateur visionnaire, qui se battit pour le développement du réseau ferroviaire belge. On comprendra aisément que le passage de celui-ci à Soignies, sur la ligne Mons-Bruxelles, fut l’élément moteur de la fulgurante expansion des entreprises dans la région.

* Voir dossier spécial de WAW n°18 (automne 2012) [retourner à lecture du texte]

En opposition à la pierre bleue, plus sombre, la pierre blanche calcaire est présente sur deux sites : à Jodoigne, autour du hameau de Gobertange, et dans la région frontalière de Florenville, à Fontenoille. On peut la tailler et la scier – en ce sens, elle est donc proche de la pierre bleue –, mais elle use les outils en raison de la présence de silices (sable). En outre, parce qu’elle est extraite de petits bancs dans les carrières de sable dont les gisements sont souvent très entamés, les blocs sont de petite taille et, donc, les usages plus limités.

Comme pour les pierres du Condroz, où la plupart des entreprises n’emploient qu’une poignée de personnes et où la production est réduite, la pierre blanche est un matériau local qui fait la spécificité du terroir. En Gaume, on la trouve sous forme de moellons pour la construction, dans les pavements extérieurs et les contours de fenêtres. En Hesbaye, son application s’étend du moellon à la pierre de taille, mais elle s’est également forgé une réputation dans le domaine artistique.

La pierre blanche a une longue et belle histoire en ce sens qu’elle a servi de matériau de base dans la construction de nombreux édifices prestigieux depuis le Moyen Âge (voir plus loin). « Dans le paysage bruxellois, si la pierre bleue se retrouve dans les soubassements, les contours des fenêtres, les angles, les balcons, les corniches…, les parties principales sont constituées de pierres blanches qui sont plus résistantes », note Francis Tourneur.

« La pierre a presque disparu de nos outillages. Aujourd’hui, seuls les artisans peuvent rencontrer l’homme préhistorique sur le terrain de la maîtrise, de l’intelligence du geste, de la vision technique, des savoirs sensoriels. »
— Fernand Collin, préhistorien. Dans Vies de pierres


PIERROT BERNARD EST NÉ SOUS UNE BONNE VEINE

Il y a 48 millions d’années – on vous passe les décimales – , à l’âge du bruxellien, une couche de roche blanche composée majoritairement de calcite se forma dans les profondeurs de notre sous-sol où elle se fraya patiemment une voie à l’abri des regards des envieux et autres spéculateurs. La suite alla très vite : le 13 décembre 1947, dans le hameau de Gobertange, à Mélin, un petit bout donna de tels coups de maillet et de burin dans le ventre de sa maman que celle-ci n’eut pas le coeur à le tenir enfermé plus longtemps. À l’heure de graver son nom dans les registres paroissiaux, ses parents l’appelèrent Pierrot, car il était si petit qu’il pouvait tenir dans un sabot. Son destin, cependant, allait être d’une autre pointure, car l’enfant était né précisément là où le gisement de calcaire gréseux, originaire de Bruxelles, était venu mourir d’épuisement. Là, surtout, où les qualités de la pierre blanche avaient éclaté au grand jour permettant, au fil des siècles, la construction d’édifices majestueux, tels l’Hôtel de Ville et la cathédrale saints Michel et Gudule à Bruxelles, la cathédrale de Malines, les halles d’Ypres, l’église Saint-Pierre à Louvain... Mais si, pour les habitants de Gobertange, ce gisement était une veine, puisqu’il fut la terre nourricière de nombreuses générations de tailleurs de pierre – au XVIIIe siècle, on dénombrait une cinquantaine de puits dans le village –, pour le cadet de la famille Bernard, cette veine à ciel ouvert était l’espoir d’une grande carrière !

Apprenti tailleur en culottes courtes

L’aventure commença à l’aurore, peu après la mort de son père. Pierrot n’avait pas encore 14 ans, en 1961, quand il s’en alla par les chemins se faire la main dans une entreprise bruxelloise, avec pour seul bagage les rudiments du métier que son grand-père maternel lui avait enseignés alors qu’il était encore trop petit pour qu’on lui taille un pantalon. Son premier argent, le jeune apprenti le gagna à la Bourse, lorsqu’il fit ses griffes sur les lions devant l’entrée du temple en rénovation. Après dix années de labeur tuant, il entra dans une entreprise funéraire installée à Linsmeau (Hélécine) où il apprit à travailler la pierre bleue. En même temps, un « ancien » lui montra comment dégrossir un bloc pour sculpter une pièce. « J’ai vite appris à rentrer dans la matière en taille directe pour obtenir ce que je veux ! », lance-t-il aujourd’hui, des perles de lumière dans les yeux et les habits maculés de poussière blanche.

Salut l’artiste !

Ce qu’il voulait ? Attaquer la matière, la transformer, la ciseler, lui donner une autre vie. Les pierres grossières destinées aux bâtiments, aux cheminées ou aux contours de fenêtre ressortaient polies de ses mains expertes. Se rendant compte qu’il était très demandé, car il travaillait vite et bien, Pierrot Bernard se mit à son compte à l’âge de 32 ans. Les commandes se multiplièrent alors tout en se diversifiant, l’artisan tailleur de pierre cédant de plus en plus souvent la place à l’artiste. Il remplaça des pinacles sur la cathédrale saints Michel et Gudule, planta – à sa mode – des choux frisés sur ceux de l’Hôtel de Ville de Bruxelles, sculpta des baldaquins pour l’église Notre- Dame de Tirlemont, enfanta vierges et saintes pour les chapelles et potales de sa région natale et, même, fit sauter ses anciens camarades de classe du banc d’école au banc de pierre en sculptant leur visage dans la Gobertange…. « Ce qui me passionne dans ce métier, confiet- il, c’est que je réalise chaque jour quelque chose de différent ! Tenez, lorsqu’Albert II a abdiqué, un représentant du Sénat est venu me demander une oeuvre en guise de cadeau. C’est ainsi que j’ai offert au Roi un disque de pierre gravé d’inscriptions renvoyant à ses discours… »

Pas encore la fin de carrière

Aujourd’hui, Pierrot Bernard travaille avec ses enfants, Patrick (46 ans) et Gaëtan (31 ans), au sein de la S.A. Bernard Pierrot et Fils, une entreprise qu’il a fondée en 1997, lors du rachat des chantiers Dewart. La société familiale est la dernière à encore exploiter la Gobertange qu’elle extrait durant les mois d’été, le reste de l’année étant consacré à la taille en fonction des demandes. Parmi celles-ci, nombreuses concernent des restaurations de patrimoine, comme la cathédrale Saint-Bavon à Gand, pour laquelle 131 m3 de pierres devront être remplacés prochainement. Mais qu’en est-il de son exploitation ? Le destin d’une carrière n’est-il pas de se vider, comme le déclarait l’historien Gérard Bavais ? « Le site que nous avons racheté s’étend sur douze hectares, dont cinq seulement sont exploités. Nous sommes donc loin d’en être venus à bout », lance Pierrot. Et la sienne, de carrière, en voit-il la fin ? « J’ai 66 ans mais je n’éprouve nullement l’envie de raccrocher mes outils. Ce n’est pas le travail qui manque… Je n’ai pas encore eu le temps de réclamer ma pension ! », lâchet- il d’un bloc.

Les pierres en grès et calcaires dans la vallée de la Meuse, la pierre de Tournai aux bords de l’Escaut, le petit granit dans la région de l’Ourthe et de l’Amblève, le schiste dans la vallée de la Semois… Si les carrières bordent souvent nos cours d’eau, c’est parce qu’elles y sont plus faciles d’accès et que les outils d’extraction et de sciage nécessitaient, avant l’apparition de la machine à vapeur au début du XIXe siècle, la proximité d’une force motrice hydraulique. En outre, les cours d’eau constituaient des voies privilégiées pour l’acheminement des matériaux et, donc, leur exportation. C’est ainsi que la Flandre et les Pays-Bas, qui ne possèdent pas de matériaux durs dans leurs sols, ont été « irrigués » par l’Escaut et la Meuse. À Maastricht, les exemples de constructions sont légion. Comme le note l’ingénieur architecte Jos Delbroek dans Vies de pierres, « en parcourant la Stockstraat, où se fondent avec bonheur des styles architecturaux historiques et modernes, on peut tirer des leçons quant à l’usage des matériaux dans notre pays. Toutes les façades y sont traitées dans trois matériaux uniquement : calcaire mosan, briques et menuiseries de bois peint ». La Gobertange, le tuffeau de Lincent et les pavés de Quenast-Lessines prirent le même chemin. Cette exportation de pierres wallonnes fut telle qu’au XVIIIe siècle, c’était le seul poste en boni de notre commerce avec les Pays-Bas du Nord.

La pierre bleue, championne de l’exportation

Mais le matériau phare de la Wallonie, tant en termes de réputation que d’exportation (25-30 % de sa production), c’est évidemment la pierre bleue à usage ornemental. Parce qu’elle s’étend sur une large palette de textures, de structures et de couleurs, elle est très intéressante en architecture et en décoration intérieure. Elle était déjà présente au XIIe siècle dans les cathédrales danoises, notamment sur les fonts baptismaux et les pierres tombales, on la retrouve resplendissante de santé à Paris, au Panthéon (1790), dont une grande partie du dallage est composé de pierres bleues de Ligny, et elle est encore aujourd’hui la vitrine de notre savoir-faire un peu partout dans le monde, comme, par exemple, dans les nouvelles ambassades de Belgique à Berlin et Tokyo.

Séduit par la pierre bleue lors de sa visite des Galeries Royales à Bruxelles, l’architecte Calatrava a choisi cette pierre extraite à Soignies pour la Gare des Guillemins, avant de la prescrire à nouveau pour l’Agora de Valence.


Un marbre souvent copié, jamais égalé

Mais si la Wallonie peut se targuer d’un luxe, c’est celui d’avoir dans ses sous-sols un marbre que le monde nous envie. « Souvent copié, jamais égalé », pourrait-on dire en faisant référence à certains produits asiatiques. C’est la société de Merbes-Sprimont, la plus ancienne marbrerie de Belgique encore en activité (voir plus loin), qui exploite ce joyau. Elle extrait le noir belge à Golzinne, tandis qu’elle tire le rouge royal, le rouge griotte (plus foncé) et le gris des Ardennes d’une carrière située à cheval sur Doische et Philippeville. « À Golzinne, nous extrayons 200 mètres cubes par an, volume dont nous tirons environ 600 tonnes de marbre pouvant être commercialisé, explique Jean-Christophe Vassart, le directeur de la société. Nous le livrons en bloc ou après avoir été traité dans notre usine de Merbes-le-Château, à Labuissière. Le marbre rouge, lui, nous l’extrayons à la demande. Quand notre stock diminue, nous entreprenons une nouvelle campagne d’extraction. Cela dépend donc des commandes… »

LE SAVIEZ-VOUS ?
LE FIL À COUPER LA PIERRE

Nous savons tous que beaucoup de personnes n’ont pas inventé le fil à couper le beurre, mais qui peut dire qui eut l’idée du fil à couper la pierre ? Si c’est un ingénieur français, Eugène Chevalier, qui fit breveter, en 1854, l’emploi d’une corde sans fin pour le sciage de la pierre, c’est un industriel belge de la région de Jambes, Michel Thonar, qui l’a perfectionné. Le fil hélicoïdal a en outre été mis en oeuvre en Belgique, en 1874, dans la carrière de Beauchâteau, à Senzeille (Cerfontaine, p.51), laquelle était alors la plus belle carrière de marbre rouge de Belgique. Le système sera utilisé jusqu’en 1980, quand il a été détrôné par le fil diamanté.

Le marché, précisément, est vaste pour ce produit. En Belgique, on le trouve dans de nombreux hôtels de luxe, dans des lieux bruxellois bien connus comme les Galeries Saint-Hubert et les Jardins de la Couronne, ainsi que dans la nouvelle gare de Louvain. En dehors de nos frontières, il prend souvent la direction de l’Inde, du Moyen- Orient et des États-Unis, où il s’incruste magnifiquement dans de luxueuses rénovations ou constructions. « De nombreux châteaux français utilisent notre marbre rouge pour les colonnes, les dallages, les cheminées, les escaliers… En 2008, nous avons ainsi livré deux colonnes massives pour le château de Versailles. Le marbre gris, lui, est fort demandé en Angleterre. Mais c’est le noir belge que nous exportons le plus et ce, même si les gisements souterrains ne permettent pas l’extraction de gros volumes. Ce marbre sert d’ailleurs également à créer des oeuvres d’art. Un artiste américain réputé, Barry X. Ball, a ainsi sculpté «une hermaphrodite endormie» dans ce matériau. »

Et le directeur de conclure : « La crise a certes eu une répercussion sur nos exportations, mais pas autant que la concurrence effrénée de certains pays comme l’Inde, la Chine et l’Espagne qui n’hésitent pas à casser les prix… Notre chance, c’est d’avoir un matériau unique et d’être le producteur exclusif des marbres Noir fin et Rouge royal de Belgique. »

UN PEU D’HISTOIRE

Merbes-Sprimont since 1779
Si elle est aujourd’hui ancrée au groupe français Marbrek, qui a également dans son giron les sociétés Solubema (gisement de « Vigaria ») et Etma (usine de transformation et de façonnage), établies au Portugal, l’origine de la société de Merbes-Sprimont remonte en effet à l’autorisation, accordée par l’impératrice Marie-Thérèse, le 19 juin 1779, à un habitant de Labuissière, d’ériger « un moulin à eau à scier le marbre sur l’écoulement des eaux de la Sambre », et ce en vue « d’encourager l’exploitation des carrières de marbre qui se trouvent dans cet endroit ». La scierie fut rapidement rachetée par un exploitant de carrière, Albert-Joseph Puissant, avant d’être développée au XIXe siècle par les descendants de cette illustre famille, lesquels contribuèrent à son rayonnement tant en Belgique qu’en Europe (usine à Hambourg, magasin à Saint-Pétersbourg…). En 1922, elle s’unit aux Carrières de Sprimont, société anonyme fondée en 1911 par les van Roggen – une famille hollandaise venue de Nimègue – et exploitant de nombreuses carrières de petit granit à Sprimont et alentours. De cette union ambitieuse naquit la société Merbes-Sprimont qui, forte de ses 5000 ouvriers et 400 agents et employés, étendit son empire marbrier à près de 120 carrières en Belgique, France, Italie, Portugal, Algérie et Maroc. Comme on l’a évoqué plus haut, la crise économique des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale vont contraindre de nombreuses usines wallonnes à mettre la clé sous le paillasson. En 1979, l’entreprise Merbes-Sprimont va se restructurer, conservant les seules carrières de Golzinne et de Philippeville, ainsi, bien sûr, que son usine à Labuissière, devenue aujourd’hui le témoin valeureux de 235 années d’histoire de la marbrerie dans notre pays.

Quant aux Carrières de Sprimont, elles ont été rachetées en 1984 par Victor Brancaleoni, lequel est toujours très actif dans cette société qui exploite le petit granit à Sprimont, Chanxhe et Anthisnes.

Source : Le patrimoine industriel de Wallonie, Francis Tourneur

La nature, on l’a dit, s’est montrée fort généreuse envers la Wallonie en dotant ses sous-sols de ressources minérales abondantes et variées. Qu’elles soient de type calcaire (pierres bleues, marbres et pierres blanches) ou de type siliceuse (grès, arkose, quartzite, schiste), ces pierres sont aptes à servir de matériaux à quasiment tous les usages de construction, aménagement et décoration. On peut cependant distinguer deux filières : celle des roches industrielles, domaine exploité par les producteurs de granulats, de sables, de ciments, de chaux et de dolomies, et les roches ornementales, qui sont des pierres de construction nobles (pierres de taille, marbres, pierres siliceuses…) à très haute valeur ajoutée et porteuses de main-d’oeuvre.

Les Carrières du Hainaut, à Soignies, fournissent la moitié de la production des pierres ornementales en Belgique.


En effet, même si elles ne constituent qu’un pour cent de l’industrie extractive, les pierres ornementales fournissent en Belgique près d’un millier d’emplois directs et sont destinées à trois domaines d’application : l’architecture, tant intérieure qu’extérieure, les aménagements des espaces publics (voiries et parcs) et ceux des espaces verts. Les deux filières se nourrissant tant dans des pierres calcaires que des pierres siliceuses, Francis Tourneur se propose, pour nous éclairer, d’établir un classement selon leur aptitude au façonnage. Trois catégories peuvent ainsi être définies : celles utilisées pour le pavage des voiries (pavés, bordures et dalles), les marbres et les pierres bleues ornementales.

Pierres de pavage

« On marche dans les rues de Bruxelles comme dans une chambre », écrivait, ébloui par les revêtements lisses de nos voiries, Léopold Mozart – le père de Wolfgang Amadeus – lors de son voyage en Belgique en 1763. Pendant longtemps, en effet, la production de porphyres belges était l’une des plus importantes au monde. Dès les années 1960, cependant, les carrières de Quenast et de Lessines n’ont plus extrait ces blocs pour en faire des pavés mais des granulats.

LA GARE DE LIÈGE-GUILLEMINS

« […] Les matériaux traditionnels de la construction wallonne ont cependant trouvé leur place dans cet ouvrage pour y exprimer la pérennité. […] Des dalles de pierre bleue adoucie originaire de Sprimont couvrent la grande galerie sous voies, le centre de voyage et les espaces commerciaux et de service. Les quais et les passerelles sont revêtus de pierre bleue bouchardée, originaire de Soignies. Des pièces en pierre bleue spécifiquement étudiées pour le projet ont été créées : dalles signalétiques avec incrustation de lettrages en marbre blanc ; dalles striées ou à protubérances destinées au guidage podotactile (orientation, éveil à la vigilance). Dessiné par l’architecte [Santiago Calatrava], le mobilier du centre de voyage (guichets, comptoir d’accueil, bancs) et de la grande galerie (bancs) a également été façonné dans de la pierre bleue originaire de Chanxhe. » (Stone, p.47)

 

Marbres

On en distingue deux sortes – destinées à un usage intérieur, car le marbre terni à l’extérieur : le noir belge de Golzinne, qui est extrait à 66 mètres de profondeur dans la carrière souterraine de Bossière (Gembloux), et le marbre rouge et gris, dont l’exploitation s’étendait jadis de Sivry-Rance à Rochefort en passant par Philippeville. Aujourd’hui, ce marbre jaspé (veiné) est exploité, comme le site de Golzinne, par la société de Merbes-Sprimont.

Pierres bleues ornementales

Historiquement, il en existe trois types : le calcaire de Meuse, la pierre de Tournai et le petit granit, lequel représente plus de 90 % de la production totale. Le premier est exploité sur deux sites à Wanze (carrières de Vinalmont et de Longpré). Composé essentiellement de carbonates de chaux, le calcaire mosan est également exploité pour un usage industriel (par Carmeuse, Lhoist…) dans différents sites situés au nord de la Meuse, entre Namur et Liège. Riche en silices, la pierre de Tournai constitue, quant à elle, un mélange idéal pour la fabrication du ciment. C’est ainsi que ces carrières, situées entre Tournai et Antoing, ont été reconverties en cimenteries. Quant au petit granit, dont l’exploitation s’étendait d’Ath à Ligny, on le trouve aujourd’hui dans trois bassins : celui de Soignies, qui fournit les troisquarts de la production de pierres ornementales en Belgique et qui est exploité par les Carrières du Hainaut et les Carrières de la pierre bleue belge, celui de l’Ourthe- Amblève (autour de Sprimont et Anthisnes principalement) et celui du Bocq (Yvoir).

LES PUBLICATIONS DE L’ASBL

Depuis sa création, Pierres et Marbres de Wallonie a adopté un rythme soutenu en matière de publication. L’asbl édite ainsi régulièrement des brochures thématiques à destination des professionnels, mais aussi du grand public, comme Pierres et jardins et Envie de pierres, qui présentent les caractéristiques techniques des pierres ornementales. On lui doit également deux beaux livres : Vies de pierres, ouvrage qui donne la parole à de nombreuses personnalités proches du secteur de la pierre (géologues, architectes, historiens, conservateurs, plasticiens, entrepreneurs…), et Stone qui, par le biais de trente exemples de réalisations réussies, montre l’étendue des ressources de ce matériau. Édité par Prismes, ce dernier livre est toujours en vente en librairie.

Ce sont des chambres d’hôtes d’un autre type que proposent, sur les hauteurs de Ferrières, Dominique Megali et Alain Laby. Tandis qu’en cuisine, les produits du terroir s’attendrissent à feu doux, dans l’espace bien-être, sauna, hammam, jacuzzi et massages s’emploient à faire fondre votre stress. Et la chambre « Emmanuelle » n’est pas moins chaude.

Quand j’étais assistante sociale, je visitais mes clients. Quand je suis devenue déléguée commerciale, j’ai continué à aller vers les autres. Je me suis donc dit, pour « ma troisième vie, que c’était au tour des gens de venir à moi ! » Le raisonnement de Dominique, la maîtresse de maison, a ceci de commun avec l’eau du jacuzzi installé dans le jardin qu’il est limpide et pétille de fraîcheur. Le cas d’Alain, son mari, est en revanche plus complexe. La trajectoire de l’eau qui serpente d’une cascade à l’autre entre les plantes du jardin est de loin plus prévisible que le parcours emprunté par le Waremmiens au cours de sa vie professionnelle. En effet, s’il a étudié la kinésithérapie, il a gagné sa croûte en dirigeant un car-wash d’abord, une entreprise vendant des piscines et des saunas ensuite. Une chose est sûre, l’homme, qui a imaginé et réalisé tant l’espace intérieur que l’aménagement extérieur de « La Fiole Ambiance », n’a pas peur de se mouiller. « Au fur et à mesure que les années passaient, je sentais que ce qui me passionnait vraiment, c’était l’architecture », nous explique-t-il, en mettant la dernière main à la piscine « bien-être » qui sera accessible dès cet été. « Réfléchir à des projets, imaginer de nouveaux plans, créer des aménagements, sont peu à peu devenus mes passe-temps préférés. »

C’est de la volonté de de tenter « autre chose » qu’est né cet établissement chaleureux qui a réchauffé d’un seul coup le rugueux hiver 2012 - 2013. Dans le prolongement de l’habitation du couple, « La Fiole Ambiance » est un ancien relais postal transformé en chambres d’hôtes classées « 4 épis » par le Commissariat général au Tourisme et proposant également, à l’attention de ses clients, des tables d’hôtes. L’accouchement ne s’est cependant pas fait d’un coup de baguette magique, mais plutôt à coups de masse et d’huile de bras, comme en témoignent les cinq années de travaux menés avec des artisans locaux pour faire de cette bâtisse en moellons un joyau dédié au repos et au bien-être.

Après l’osier d’Emmanuelle, le fauteuil massant « Nous avons essayé de conserver au maximum les volumes et pierres d’origine, comme on peut le constater ici, dans le bar, qui a été aménagé autour de l’ancienne mangeoire pour chevaux », explique Dominique en servant cocktails et bières locales en guise d’apéritifs. « Nous avons percé des murs afin de faire une ouverture vers le jardin et, dans l’espace dégagé, nous avons aménagé trois chambres tout confort : la chambre “Matiti”, que nous avons décorée avec des objets ramenés d’Afrique, la chambre “Don Quichotte”, garnie d’accessoires et de peintures sorties de l’univers du héros de Cervantès, et la chambre “Emmanuelle”, avec le célèbre fauteuil en osier qui seyait si merveilleusement à Sylvia Kristel. » Et d’ajouter d’un ton coquin : « Nous avons déposé devant la télévision le DVD du film, histoire d’ajouter à l’ambiance. »

Pas de moulin à pourfendre ni de dulcinée à conquérir, en revanche, dans la chambre « Don Quichotte ». Le matin, c’est une armure plus légère – un kilt, un peignoir et des sandalettes – qui nous attend afin d’affronter les vapeurs du bien-être. « Nous avons voulu nous différencier des autres chambres d’hôtes en mettant, à l’attention des couples, un espace propice à la relaxation, avec sauna, hammam, cabine infrarouge, jacuzzi et table de massage », expliquent nos hôtes. Qui ont chacun leur façon de présenter leur arsenal chauffant. Dominique : « Le sauna, c’est une sorte de four préchauffé à 60 ou 80°, tandis que la cabine infrarouge, c’est le four à micro-ondes : vous réglez la température en entrant et c’est parti ! » Alain : « Dans le hammam, la vapeur vous donne l’impression d’être noyé dans le brouillard, alors que dans le sauna, vous êtes allongé dans une chaleur sèche, comme si vous étiez dans le désert. » Quelle que soit l’option choisie (mais vous pouvez bien sûr faire la totale, et même terminer par le bain d’eau glaciale qui vous tonifiera les tissus), la table de massage vous attend ensuite à l’intérieur de la maison, à côté d’un petit salon exotique. « Vous pouvez vous masser entre vous, car je ne masse pas moi-même, enfin pas encore », annonce Dominique. Les clients peuvent aussi s’abandonner dans l’imposant fauteuil électrique. Même s’il n’a rien en commun avec l’osier d’Emmanuelle, ils y seront en de bonnes mains. L’effet massant, plutôt surprenant au départ, provient des multiples vibrations obtenues par les mouvements des coussins d’air et d’airbags. Nulle partie du corps n’y échappe, d’ailleurs les bras et les pieds sont prisonniers dans des étuis. « Un géant couché, à l’attaque ! », aurait hurlé Don Quichotte. « Décontractez-vous, susurre au contraire Dominique. Si vous vous laissez aller, vous allez vous sentir étonnamment bien ! »

Une cuisine et des produits du terroir

Après le bien-être du corps, les plaisirs de la bouche. Les repas du soir se prennent dans la véranda couverte. Garnies d’une vaisselle élégante choisie par Dominique au hasard des brocantes, les tables sont proches l’une de l’autre tout en permettant aux couples d’entretenir une pincée d’intimité. Les plats filent et les produits du terroir défilent. Brouillade de saumon dans sa coquille d’œuf, poulet fermier aux mirabelles, trio de fromages, tarte au citron meringuée. À l’image de la passion de son mari pour l’architecture, celle de Dominique s’est révélée tardivement. On ne saura jamais si c’est elle qui est allée vers la cuisine ou la cuisine qui est venue vers elle, mais c’est délicieux. « Nous allons chercher nos jambons à Izier, nos fromages proviennent de la Fromagerie des Ardennes à Werbomont et de la Chèvrerie d’Ozo, les confitures que vous goûterez demain matin sont faites à Hamoir », énumère la maîtresse de maison en mettant un point final à la cérémonie en nous servant une Prunette de Harre, liqueur promue par la Confrérie Glorieux Saint-Hubert, à Manhay. « C’est peut - être cela, la fameuse fiole », pensons-nous en levant notre verre.

REPÈRE POUR GASTRONOMES

Le déplacement jusqu’à la Ferme de la Tour vaut la peine. Au bout du chemin se trouve une boutique gourmande, une véritable caverne d’Ali Baba, un lieu dédié aux épicuriens. 

C’est là qu’il y a 17 ans maintenant, Monsieur et Madame Schrevel ont eu un irrésistible coup de cœur pour cette ancienne ferme dont le corps de logis date du XIIe siècle et les granges, de 1809 exactement. Ardent défenseur des valeurs gustatives de qualité, le couple décide d’y installer un élevage et la production de canards gras et ses dérivés. L’aventure commence bien. Toutefois, au bout d’environ quatre ans, le couple se heurte à quelques contraintes d’ordre pratique et légal ; il n’existe pas en Belgique d’abattoirs consacrés à ce type de produit. Qu’à cela ne tienne, ils décident alors de rejoindre un groupement de coopérateurs dans le Périgord (Mont-de-Marsan), là où les canards bénéficient d’un bel espace et de l’alimentation indispensable à leur croissance. Là-bas, le personnel spécialisé dispose d’un équipement adéquat pour l’élevage et l’abattage de canards. Plusieurs fois par semaine, un camion livre les volailles entières à la Ferme de la Tour. Et c’est dans les ateliers de Glimes que commencent les différentes phases de traitement du canard : fumage, cuisson, emballage, étiquetage. Au menu, foies gras de mulard crus ou cuits au torchon, magrets frais ou farcis, fumés sur place, confits, gésiers, rillettes et pâté 100 % canard. 

La clientèle est composée de consommateurs avisés, mais aussi de restaurateurs dont « L’Air du Temps » qui affiche une fidélité de 17 ans à l’établissement, les deux maisons ayant débuté leurs activités à un mois d’intervalle. 

Dès l’entrée du magasin logé dans une ancienne étable jouxtant la maison, on est séduit par le choix des mets proposés. Parce que les beaux produits demandent à être bien accompagnés, des toasts, des biscuits fins, salés ou sucrés, des confitures (offertes à la dégustation) s’alignent sur des présentoirs et des petites commodes anciennes. Les produits de la mer ne sont pas oubliés : les homards en viviers, les soupes de poisson et une véritable rouille, font saliver le chaland qui résiste difficilement aux tentations gourmandes. Une belle place est réservée aux productions belges, à savoir des fromages de chèvre ou de vache frais ou affinés. Enfin, l’entreprise suggère quelques vins choisis, notamment une production viticole belge... et même wallonne !

S'il n’y avait pas eu la pierre – ou plus précisément la roche – pour l’abriter dans les moments difficiles, l’homme préhistorique n’aurait sans doute pas fait de vieux os. En Belgique, elle est née il y a quelque 350 millions d’années et sa garderobe, dans nos sous-sols, peut s’enorgueillir d’une quinzaine d’habits, de confortables vêtements de voyage, comme le porphyre aux somptueuses parures de bal, comme le marbre et le petit granit, en passant par le grès, le schiste, le calcaire carbonifère… On la trouve principalement dans la vallée de la Meuse et les régions de Tournai, Écaussinnes, Soignies, Philippeville, Jodoigne, Spontin, Sprimont, Saint-Hubert, Malmédy et Vielsalm. Avec l’eau et le bois, elle est une richesse naturelle de la Wallonie et la compagne silencieuse de l’homme. Cependant, si elle pouvait parler, elle nous émerveillerait pendant mille et une nuits. Les « anciennes » raconteraient le long cheminement, sur les routes de Wallonie et des Pays-Bas, des pavés de porphyre provenant de Lessines et Quenast, ainsi que l’édification de la Grand-Place de Bruxelles en pierres de Gobertange, du Palais des Princes-Évêques à Liège en pierres bleues, de la Cathédrale de Tournai en pierres de… Tournai ou du Palais de Versailles en marbre de Rance. Les « jeunettes » se pâmeraient en narrant le mariage du calcaire de Vinalmont et du marbre de Carrare au Théâtre des Abbesses à Paris. Elles nous vanteraient également l’odyssée du marbre rouge de Philippeville au Parliament House de Camberra, ainsi que l’ascension fulgurante du noir de Golzinne jusqu’au World Trade Center de Shanghai. Sans oublier, glisseront les plus instruites, la belle aventure du coticule de Vielsalm qui, tout modeste qu’il soit, parvint à tracer sa route à travers l’Europe. Il faut reconnaître que la pierre abrasive avait des arguments tranchants !

Pourtant, si elle a su sauter sur le train de la modernisation au XIXe siècle, si elle a survécu à la crise qui frappa les industries minières et sidérurgiques au XXe siècle, si elle a profité de la modernisation des voies de communication pour s’en aller la fleur au fusil conquérir le monde, si elle continue à défier le temps sans prendre une ride, bref, si elle se porte et s’exporte très bien, tout ne fut cependant pas rose dans le quotidien de la pierre wallonne. Son « passage à vide » se situe à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. À l’aube de celle-ci, l’industrie de la pierre avait encore bonne mine, puisqu’elle occupait 25 000 ouvriers carriers et comptait quelque 800 sites d’extraction.

« La Belgique dominait alors le marché avec l’Italie, où le savoir-faire remonte à l’Antiquité, voire plus tôt encore si l’on fait référence au marbre blanc de Carrare qui était déjà utilisé par les Romains, explique Francis Tourneur, docteur en géologie. Mais, au milieu du XXe siècle, s’est amorcée une longue période de désaffectation à l’égard de la plupart des matériaux naturels. Suite à l’abandon des pavages des voiries et à la montée en puissance, dans la construction, du béton, du métal et du verre, de nombreux sièges d’extraction durent fermer et l’emploi chuta de façon vertigineuse. À la fin des années 1970, le secteur fut réduit à quelques dizaines d’entreprises et la pierre entachée d’une image passéiste lourde à porter. »

« Pierres et marbres de Wallonie »

Les responsables politiques, heureusement, ne restèrent pas de marbre. En rendant les régions responsables de la gestion de leurs ressources naturelles, le remodelage de la Belgique a permis aux autorités publiques régionales de se porter au secours du secteur. Plusieurs actions de redressement furent ainsi entreprises.

« Ce fut d’abord, en 1985, la publication d’un beau livre, Pierres et marbres de Wallonie, qui fut conçu comme un ouvrage de synthèse sur les matériaux et leurs applications et qui est devenu un véritable ouvrage de référence en la matière. Ensuite, afin de promouvoir la pierre ornementale, il fallait une vitrine, un salon. Ce fut Techni-Pierre, créé en 1988 par la Foire internationale de Liège, à l’instigation des maîtres carriers et avec le soutien de la Région wallonne. Celle-ci encouragea alors les producteurs à participer aux foires les plus prestigieuses, dont Stone- Tec à Nuremberg, Bouwbeurs à Utrecht et Marmomacc à Vérone. Puis, en 1990, ce fut la création de Pierres et marbres de Wallonie, dont je suis le secrétaire général et que je gère avec l’aide de Nicole Carpentier, géologue également. Le but premier de l’asbl, qui est également soutenue par l’AWEX, est de promouvoir la pierre et de défendre l’intérêt des producteurs et des matériaux. Nos membres sont les carrières de pierres ornementales wallonnes les plus significatives. Et nos activités prioritaires sont la publication de livres et brochures, et la participation aux foires et salons. »

Des efforts que les maîtres carriers ne se contentèrent pas d’observer tels des chiens de faïence. Le secteur se lança dans la modernisation de ses outils au prix de lourds investissements financiers, il mit au point de nouveaux produits pour ranimer l’image de la pierre et entreprit de relancer les filières de formation. En même temps, on assista à un renouveau de l’architecture inscrite dans les valeurs de terroir. Les maçonneries en moellons traditionnels firent leur joyeux retour autour des chaumières et le chiffre d’affaires du secteur doubla en dix ans, entraînant avec lui une croissance de l’emploi de l’ordre de 25 %. Aujourd’hui, même si elle n’occupe plus que la 12e ou la 13e place sur l’échiquier mondial – où les pays asiatiques (Chine, Inde…) sont en train de damer le pion aux pays méditerranéens –, l’industrie de la pierre en Belgique a retrouvé des couleurs. En 2012, sa production annuelle était de 70 millions de tonnes et le secteur occupait près de 4000 personnes.

LE LUXE D'ÊTRE WALLON
Par Francis Tourneur
« Le luxe d’être wallon, c’est d’être né et de vivre dans une région privilégiée ! Privilégiée par la nature, qui l’a dotée de richesses quasi inépuisables et de paysage d’une grande variété. Privilégiée par une histoire, certes parfois un peu tourmentée, mais qui explique les courants d’influences si diverses qui l’ont traversée et enrichie. Privilégiée par un peuple d’une grande inventivité et d’une forte envie d’entreprendre. Privilégiée par la grande liberté d’esprit et d’action qui continue à y régner. C’est tout ce qui fait que nous, Wallons, restons riches... même au coeur de la crise ! »


Une concurrence effrénée venue d’Asie

Mais l’euphorie doit s’effacer devant la vigilance, car il convient de tout mettre en oeuvre pour préserver l’exceptionnelle diversité de nos matériaux pierreux et de ses gammes d’utilisation. Le secteur est en effet plus que jamais confronté à une forte concurrence des pierres étrangères, comme en témoignent les parts de marché grandissantes des pierres bleues d’Irlande et d’Asie, dont celles en provenance du Vietnam et de la Chine. Les causes principales sont les conditions salariales, la protection du travail et la couverture sociale qui diffèrent selon les pays. Face à cette concurrence, et donc ce défi économique, nos pierres naturelles ont heureusement un argument de taille à faire valoir. À l’heure où les notions de développement durable et d’écologie sont gravées dans tous les manuels et cahiers des charges, leur haute qualité environnementale est un atout qui vaut son pesant dans la balance. En effet, grâce à la proximité des chantiers, les étapes entre son extraction et sa mise en application sont brèves et peu « polluantes », c’est-à-dire qu’elles consomment globalement peu d’énergie et entraînent peu de rejets nuisibles à l’environnement.

Se souvenir des deux guerres mondiales, c’est aussi avoir une pensée pour les civils que l’occupant a fusillés ou emprisonnés parce qu’ils avaient osé entraver sa marche et aider leur pays à se libérer. Les noms de ces résistants sont eux aussi gravés un peu partout en Belgique.

On ne peut décemment repartir sur les traces des deux guerres mondiales dans notre pays sans s’arrêter sur ces combattants de l’ombre qui risquèrent eux aussi leur vie pour que leurs compatriotes puissent retrouver la saveur de la liberté. En cette année de commémoration, le public pourra découvrir certains hauts lieux de la Résistance et se faire raconter des actes de bravoure. La ville de Theux a ainsi choisi de braquer les projecteurs sur le hameau de Bronromme, à Desnié, qui abrita une branche de l’Armée secrète, tandis qu’à l’autre extrémité de la Wallonie, le musée du Folklore, à Tournai, se penche sur quatre héroïnes locales : Louise de Bettignies et Gabrielle Petit (1e Guerre mondiale), Marguerite Bervoets et Andrée Desmedt (2e Guerre mondiale). Dans leur ouvrage Sur les traces de 14-18 en Wallonie, Daniel Conraads et Dominique Nahoé ont consacré 12 pages à la résistance civile. Mais si le travail de celle-ci durant la Seconde Guerre mondiale nous est relativement connu, nous savions peu de choses sur la façon dont elle opérait durant la Grande Guerre. L’imparfait est de mise après avoir posé la question à Dominique Nahoé.

Qui étaient ces résistants belges en 14-18 et quelles étaient leurs tâches ?
D.N. — Avant tout, il s’agissait de personnes qui refusaient l’occupation. Les réseaux de renseignements qu’ils ont été amenés à créer ou à rejoindre avaient trois types de missions : fournir des informations aux services secrets belges, français ou britanniques, faire passer la frontière des Pays-Bas aux militaires évadés afin qu’ils puissent rejoindre les combattants alliés dans le nord de la France et véhiculer des messages et lettres aux soldats belges de l’autre côté de l’Yser. Souvent, les trois actions étaient combinées.

Ils n’étaient pas armés comme en 40-45 ?
D.N.
— Non. Ils ne combattaient pas, ne se retranchaient pas dans le maquis, n’accomplissaient pas – à de très rares exceptions près – des actes de terrorisme. Les seules attaques qu’ils perpétraient parfois étaient des sabotages, sur les trains par exemple. Ces réseaux étaient très bien structurés et compartimentés, ce qui n’a pas empêché des infiltrations.

Un exemple de réseau notoire ?
D.N.
— Si Louise de Bettignies a créé le réseau « Alice », actif dans la région de Lille et Tournai, le plus grand réseau belge était « La Dame Blanche », que l’on doit au Liégeois Dieudonné Lambrecht, un jeune chef d’entreprise qui, dès décembre 1914, initia le mouvement en communiquant aux services secrets des informations relatives aux passages des convois allemands. Des renseignements qui transitaient par Maastricht, véritable nid  pour les espions de toute nationalité. Quand il fut arrêté, puis exécuté en avril 1916, c’est son cousin Walthère Dewé, un ingénieur aux Télégraphes et Téléphones, qui prit sa succession. De par son métier, il était très bien placé pour espionner. « La Dame Blanche » comprenait un millier d’agents. C’était l’un des réseaux les plus sûrs, puisque seulement 45 de ses membres ont été arrêtés.

Il était également l’un des plus féminisés…
D.N.
— Il était logique que les femmes soient très bien représentées puisqu’elles ne sont pas parties se battre. Elles avaient en outre un atout : les Allemands se méfiaient moins d’elles. En revanche, si elles se faisaient prendre, leur peine était la même que celle des hommes : après un simulacre de procès en Belgique, c’était l’exécution ou la prison dans des pénitenciers ou des baraquements en Allemagne. Dans des endroits qui, sans en avoir le nom, avaient déjà les tristes caractéristiques d’un camp de concentration !

Combien de résistants ont-ils été arrêtés ?
D.N
. — Les statistiques font état de 1500 condamnations assorties d’un emprisonnement et de 300 exécutions. Sur un total de 6000 à 7000 espions et espionnes belges. Un mot que les femmes n’aimaient guère, car il évoquait Mata-Hari. Elles lui préféraient celui d’agent secret.

TROIS PORTRAITS DE FEMMES RÉSISTANTES

Gabrielle Petit
Tournai, 1893 — Bruxelles, 1916

L’infirmière Gabrielle Petit a marqué les esprits par son courage et son jeune âge. En 1915, son fi ancé désirant rejoindre l’armée belge retranchée derrière l’Yser, elle réussit à s’échapper avec lui via les Pays-Bas. Arrivée en Angleterre, elle suit une courte formation en espionnage et accepte d’accomplir des missions secrètes. Dès juillet, elle recueille et transmet aux états-majors alliés les positions et les mouvements des troupes ennemies dans le secteur de Maubeuge et de Lille. Elle est arrêtée par les Allemands et fusillée à Bruxelles, le 1er avril 1916. Une statue à la mémoire de la jeune héroïne a été érigée place Saint-Jean, à Bruxelles, ainsi que dans sa ville natale. Plusieurs rues belges portent également son nom. À Tournai, des manuscrits originaux de Gabrielle Petit sont présentés au public.

Marguerite Bervoets
La Louvière, 1914 — Allemagne, 1944

Professeur de français, diplômée de philosophie et lettres à l’ULB, Marguerite Bervoets rejoint en 1941 le groupe de résistance « Les cinq clochers », à Tournai. Elle prend part à des actions de renseignement et d’exfiltration de pilotes alliés. En août 1942, elle est surprise avec une amie à photographier des batteries antiaériennes sur le champ d’aviation de Chièvres. Elle est emprisonnée à Mons, puis transférée à la prison nazie de Wolfenbüttel où elle sera guillotinée le 7 août 1944. L’athénée de Mons où elle fit ses trois dernières années d’humanités porte aujourd’hui son nom.

Rachel Bouffa
Comblain-au-Pont, 1882 — Ravensbrück, 1945

En septembre 1942, Marie Rachel Bouffa habite la ferme de la Chapelle, à La Reid (Theux), quand l’Armée secrète décide d’organiser un groupe local de résistance armée. Rapidement engagée, elle transforme son habitation en cachette pour accueillir les résistants repérés, prisonniers évadés et aviateurs alliés traqués par l’ennemi. Sa ferme devient également un asile pour une famille juive de 1942 à 1944. Capturée par les Allemands, elle est déportée au camp de Ravensbrück où elle est fusillée le 1er février 1945. Elle a été reconnue « Juste parmi les Nations ».

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