Waw magazine

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Lors de la Seconde Guerre mondiale, les casemates bétonnées sont venues épauler les forts belges. La région de Wavre, où se terminait la fameuse Ligne KW venant d’Anvers, en conserve encore de solides traces. À ce point solide qu’un dynamitage en règle en viendrait difficilement à bout…

C’est en 1927 que l’état-major belge commence à imaginer un nouveau système de défense du pays. Si l’armée compte encore sur les forts, notamment autour de Liège, elle pense aussi, afin de faire face aux invasions allemandes, à tirer à travers le territoire une série de lignes défensives successivement appelées – au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la frontière allemande – ligne d’alerte, ligne avancée, ligne de protection et ligne de résistance. Cette dernière n’est autre que la fameuse ligne KW (« K » pour Koningshooikt, au sud d’Anvers, et « W » pour Wavre), derrière laquelle les forces alliées devaient se positionner en cas d’invasion. L’idée est de relier la place fortifiée d’Anvers à celle de Namur pour se prolonger par la Meuse vers la France. La ligne KW, qui passe par Lierre et Louvain, avant de suivre les méandres de la Dyle jusque Wavre, d’une part, et de se prolonger vers Perwez et Namur, d’autre part, en sera le maillon principal. À noter qu’à partir de Wavre, une ligne intérieure a été érigée jusque Ninove afin de défendre l’accès à Bruxelles par le sud. On y trouve également des casemates, à Waterloo notamment.

La bataille de la Dyle

La bataille de la Dyle, à Wavre et alentour, ne dura que trois jours, du 14 au 16 mai 1940, mais fut aussi acharnée que celle des Ardennes. Le 14, la vallée est en état de choc lorsque l’infanterie allemande entre en contact avec les défenseurs pendant que des tirs soutenus d’artillerie se déclenchent de part et d’autre. Le 15, les combats sont rudes et les pertes importantes. Entre l’actuel site de Walibi et Ottignies, on tire plus de 15 000 obus dans l’après-midi. Dans Limal, les Français se battent au corps à corps. À Gastuche, plusieurs sections de l’armée britannique sont presque totalement anéanties. Partout où le terrain s’y prête, on assiste à de féroces combats. Entre Grez-Doiceau et Ottignies, 2500 hommes meurent sur moins de dix kilomètres de front.

C’est un véritable enfer, « l’Enfer de la Dyle » tel que décrit par Robert Pied dans son deuxième livre. Aujourd’hui, l’auteur achève un nouvel ouvrage, gigantesque celui-là, sur les combats qui se sont déroulés les 12, 13, 14 et 15 mai dans le centre de la Belgique. La ruée vers la Dyle devrait paraître l’année prochaine.

« La position d’arrêt de la Ligne KW devait présenter plusieurs variantes : casemates bétonnées, inondations, champs de rails, fossés, barrières métalliques antichars, explique l’historien local Robert Pied. Des appels d’offres furent lancés aux entrepreneurs civils fin 1939 et les travaux réalisés début 1940, juste avant l’invasion. De Louvain à Rixensart, quarante-deux casemates furent ainsi construites. Si la plupart étaient conçues pour abriter des mitrailleuses, certaines étaient des abris de connexion téléphonique ou de commandement. Mais elles ne furent jamais connectées au réseau par manque de temps. »

Si la plupart de ces « bunkers » sont toujours bien visibles aujourd’hui, plusieurs ont été rapidement détruits, tandis que d’autres sont inaccessibles ou recouverts de végétation. En outre, certains sont situés dans des propriétés privées. Dans son livre, intitulé Wavre centre antichar, Robert Pied explique les différents rôles que jouèrent ces casemates durant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, entre Louvain et Wavre, elles étaient situées le long de la Dyle afin d’en empêcher la traversée et étaient défendues par les Anglais. « Ce sont les seuls abris qui ont essuyé le feu ennemi. C’est à Gastuche et à Archennes (aujourd’hui villages de Grez-Doiceau, NDLR) que les combats furent les plus sanglants de toute la région. Le choc entre Britanniques et Allemands eut lieu le 15 mai, le lendemain du bombardement de Wavre. Les Alliés résistèrent toute la journée, mais, vers 22 heures, les bataillons reçurent l’ordre de quitter leur position parce qu’une gigantesque brèche sur le front français s’était créée dans les Ardennes. Pour éviter de se faire encercler par les blindés allemands, ils furent contraints de reculer. Ces bunkers ont donc servi un jour. Une fois sur place, l’envahisseur décida de les murer. »

Des bunkers dans les bois de Bierges

Si elles se sont également murées dans un long silence, les casemates de Wavre n’ont de surcroît jamais entendu parler la poudre. Qu’ils soient plantés à côté du terrain de football du Racing Jet ou au milieu du parcours de golf de la Bawette, ces abris font depuis longtemps partie du paysage et nul ne s’émeut plus de leur présence. « Les huit abris tapis dans le bois de Beaumont, à côté de l’autoroute E411, ainsi que les dix cachés dans le bois de la propriété de Mérode, à Bierges et Rixensart, étaient destinés à accueillir des mitrailleuses belges, explique Robert Pied. Quand les Anglais arrivèrent avec leur modèle, ils ne purent les utiliser et furent contraints de démonter les bancs. Ces bunkers n’ont jamais essuyé le feu ennemi. »

Alors, comment expliquer les brèches dans le béton armé de l’abri BL10 près de Rosières, dont la particularité est de posséder deux bouches de tir parallèles ? « Il est vraisemblable que l’armée belge y ait pratiqué des essais de tir après la guerre, très certainement avant 1950, suggère l’historien qui a reçu le libre accès, pour l’étudier sous tous les angles de tir, à un bunker situé le long de la chaussée de Bruxelles, à Wavre. J’ai eu la chance de pouvoir l’ouvrir, tout était resté en état à l’intérieur. »

LE SAVIEZ-VOUS ?

Le bunker d’Hitler à Brûly-de-Pesche (Couvin)

C’est Brûly-de-Pesche, à Couvin, qui fut choisi par les Allemands pour devenir le grand Quartier Général allemand d’où Hitler dirigera la campagne de France, dès le 6 juin 1940. Et c’est dans l’église du village que fut rédigé l’acte de capitulation de la France. Deux abris antiaériens furent construits par l’organisation Todt (un pour Hitler, l’autre pour le maréchal Goering). Hitler baptisa l’endroit « Wolfsslucht » (le ravin du loup) et y séjourna 22 jours après avoir fait évacuer de force les habitants de tous les villages des environs. Aujourd’hui, le site abrite toujours les vestiges de son passage, dont le fameux bunker dans le parc. Deux pavillons ont été reconstruits semblables à ceux de 1940. L’un témoigne de la présence allemande via des photos d’époque et des fi lms, l’autre commémore la résistance menée par le groupe D du service Hotton.

Le château de Louvignies est le fief des Villegas de Saint-Pierre. Son actuelle propriétaire en a transformé toutes les salles en musée afin de rendre hommage au travail de Maria, son aïeule, qui s’illustra sur le front de l’Yser et fonda l’hôpital Élisabeth à Poperinghe.

« Une châtelaine dans les tranchées », c’est le nom donné à ce bijou d’exposition que l’on peut caresser du regard, jusqu’au 26 octobre, dans son magnifique écrin qu’est le château de Louvignies, à Soignies. Un château dont l’origine remonte au XVIIIe siècle, mais qui fut complètement rénové et remis au goût du jour entre 1878 et 1885 par son propriétaire de l’époque, le comte Léon de Villegas de Saint-Pierre, et qui est, depuis 2013, la propriété de Florence de Moreau de Villegas de Saint-Pierre. « Un château doit rester un lieu de vie et de mémoire, justifie cette licenciée en histoire de l’art et archéologie. Voici 15 ans, mes parents ont décidé de l’ouvrir au public le temps d’une exposition thématique où étaient présentées les collections familiales. L’an dernier, j’ai repris le flambeau en organisant une exposition “Frou frou et dentelles, cent ans de lingerie féminine”, et, cette année, à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, j’ai mis en scène l’univers quotidien de mon aïeule, la comtesse Maria de Villegas de Saint-Pierre, durant les années d’occupation. La châtelaine dans les tranchées, c’est elle. Elle était la cousine germaine de mon grand-père, le baron Alphonse de Moreau. » Choix judicieux, car l’étonnante destinée de celle qui devint par mariage Maria van den Steen de Jehay, châtelaine de Chevetogne, valait bien qu’on aménage les trente majestueuses pièces d’un château. Née en 1870, elle fut d’abord une femme de lettres reconnue – son roman, Profils de gosses, lui vaudra le prix de l’Académie française en 1912 – avant d’opter pour des préoccupations sociales et de fonder l’école d’infirmières Saint-Camille à Bruxelles. Lorsqu’éclate la guerre en août 1914, elle transforme une salle du château de Chevetogne en ambulance neutre (ou hôpital provisoire) de la Croix-Rouge. Puis, lorsque l’occupant s’y est installé, elle part rejoindre le front en tant qu’infirmière militaire. Devant les ravages causés par le typhus, elle « tirera son plan » – c’est en ces termes que son médecin de famille lui en intima l’ordre – pour créer un hôpital civil dans la région d’Ypres – ce sera l’hôpital Élisabeth à Poperinghe. Durant toute la guerre, aux côtés d’autres femmes courageuses, dont son amie Louise d’Ursel, elle soignera des centaines de civils et de militaires blessés, elle fondera des maternités, des orphelinats et des écoles… Autant d’actions qui seront chapeautées par l’Aide civile belge, oeuvre de secours que Maria de Villegas de Saint-Pierre fonda en décembre 1914.

« Le plus extraordinaire, commente Florence de Moreau, c’est que cette odyssée ne nous a été révélée qu’en 2007, lorsque j’ai retrouvé dans les combles du château sa correspondance, ses agendas, ses albums, ainsi que des recueils manuscrits et des notes dactylographiées. Ces dernières constituaient la préparation de ses mémoires qu’elle était sur le point de publier lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté. Il m’a fallu plus d’un an pour trier ces témoignages fascinants et les remettre en musique. J’en ai tiré matière à un livre qui est paru chez Racine en janvier 2009 et qui vient d’être réédité. Il commence lors de la “nuit magique” du 29 juillet 1914, soit quelques jours avant l’invasion allemande, et se termine avec l’entrée triomphale des souverains belges à Bruxelles, le 22 novembre 1918. Entre ces deux événements, une suite de moments vécus émouvants, amusants, bouleversants, relatés dans les agendas que Maria n’a cessé de tenir, jour après jour, pendant les quatre années d’occupation et qu’elle a fait revivre d’une plume élégante et pleine de psychologie, dans une langue truffée d’expressions flamandes, anglaises et allemandes. »

Une ambulance neutre de la Croix-Rouge

Depuis l’été dernier, « Une châtelaine dans les tranchées » est donc également une exposition qui apporte un nouvel éclairage sur cette magnifique épopée grâce à la rigoureuse mise en scène de Florence de Moreau. Chaque pièce du château évoque un épisode de guerre. Ainsi le salon Belle Époque qui reflète l’insouciance du début du siècle, la pièce où Maria tenait salon en femme du monde accomplie, l’atelier de lingerie où elle recousait les culottes des soldats avant de se faire accepter comme infirmière sur le front, un bureau de commandement britannique puisque Poperinghe était situé en British Area et, surtout, la salle à manger de Chevetogne qu’elle transforma en ambulance dès la déclaration de la guerre. Florence de Moreau : « Le 4 août, le château était déjà prêt. Maria, qui avait mis par terre 15 matelas pour les Français d’un côté et 15 matelas pour les Allemands de l’autre, attendait son premier patient. Son hôpital était neutre selon le principe de la Croix- Rouge. Et il n’était pas question de discuter là-dessus ! »

Si la grande majorité des meubles, linges, vaisselles, objets de la vie quotidienne, photographies dédicacées ou non ont été extirpés des multiples pièces et recoins du château de la famille de Villegas de Saint-Pierre, la propriétaire a également eu la grande chance de recevoir l’aide de divers collectionneurs passionnés de la guerre 14-18. Parmi ceux-ci, Patrick Mallory, auquel on doit un spectacle historique qui fut joué dans la cour du château de Louvignies le 15 août et qui lui prêta sa cinquantaine de mannequins de soldats de la Grande Guerre, ses drapeaux, ses casques et ses blouses d’infirmière.

Le Major de Poperinghe

Davantage peut-être encore que d’autres « héroïnes » mieux connues, telles Édith Cavell ou Gabrielle Petit, Maria de Villegas de Saint-Pierre a mis tout son courage, toute son intelligence, toutes ses forces et tout son coeur pour venir en aide à ceux qui en avaient besoin durant la Grande Guerre. Faut-il l’ajouter ? Après celle-ci, celle qui n’hésita pas à descendre dans les tranchées et que la Reine Élisabeth avait surnommée « le Major de Poperinghe » allait crouler sous le poids des décorations et médailles émanant des États reconnaissants, de la Belgique au Vatican, en passant par la France et la Pologne. Elle sera ainsi nommée Chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, tandis que le Roi George V la nommera Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique.

Dès octobre 1914, Comines et Warneton sont séparés par la ligne de front. C’est la guerre des tranchées qui se soldera par un carnage en 1918. Le Mémorial britannique de Ploegsteert rend hommage aux soldats disparus, tandis qu’un centre d’interprétation remplit son devoir de mémoire.

Petit village situé à quinze kilomètres au sud d’Ypres, Ploegsteert fait aujourd’hui partie de Comines-Warneton, cette commune hainuyère enclavée en territoire flamand et adossée à la frontière française. Si son nom circule beaucoup cette année, ce n’est cependant pas pour raviver les questions linguistiques dans notre pays, ni parce que c’est dans ses rues qu’apprit à pédaler le futur champion cycliste Frank Vandenbroucke, mais bien parce que l’endroit abrite un des monuments de la Grande Guerre : le mémorial britannique de Ploegsteert. Érigé en 1931, ce temple circulaire aux dimensions impressionnantes, soutenu par des colonnades et gardé par deux lions de pierre, porte les noms de 11 447 soldats et officiers de l’Empire britannique dont les corps n’ont pu être retrouvés ou identifiés. Des victimes tombées dans les tranchées et lors des combats disputés dans la région, soit dans une vaste zone incluant la petite enclave belge et les localités françaises de Hazebrouck, Bailleul, Estaires et Armentières.

Les combats ? Dès octobre 1914, l’armée allemande est stoppée par les Alliés dans les plaines de l’Yser. La région de Comines et Warneton est alors coupée en deux par la ligne de front. Comines, au nord-est, abrite la garnison allemande, Ploegsteert, au sud-ouest, est aux mains des Alliés, et Warneton, au milieu, est traversé par le front. À l’exception de sept jours en juin 1917, quand les Alliés prirent d’assaut la crête de Messines après avoir fait sauter 19 mines, le front, à cet endroit, restera relativement calme pendant trois ans et demi.

Un « devoir de mémoire » qui passe par la transmission de notre Histoire aux jeunes générations et par la sensibilisation à une coopération pacifique entre les peuples.

 

« La moitié des soldats et officiers dont le nom figure sur le monument ont été tués en avril 1918, lors de la bataille de la Lys, raconte l’historien Pascal Kuta. Bénéficiant du renfort des troupes ramenées du front russe, l’état-major allemand a voulu mener une grande offensive avant l’arrivée des troupes américaines. Cette offensive avait pour but de repousser les Britanniques jusqu’à la Manche ; mais si ceux-ci refluèrent effectivement, perdant ainsi le territoire péniblement conquis après les interminables vagues de bombardements de l’automne 1917, lors de la bataille de Passchendaele, ils ne tombèrent pas à la mer. En septembre 1918, ils reprirent possession des lieux. »

Depuis 1931, le mémorial de Ploegsteert est donc un lieu de recueillement pour toutes ces familles britanniques qui, pendant 13 ans, ont été torturées par une douleur d’autant plus profonde qu’elles n’avaient pas une sépulture à visiter, une tombe sur laquelle se pencher, un lieu pour se recueillir. L’imposant monument est situé entre le bois de la Hutte et le bois de Ploegsteert, sur la route reliant Ypres à Armentières, et est entouré de nombreux cimetières militaires.

« Il n’aurait cependant pas dû être érigé là, mais à Lille, note encore Pascal Kuta. Mais la France n’en voulut pas. Pour des raisons financières et parce qu’elle estimait avoir accordé assez d’espace à la commémoration des morts étrangers. Ce terrain réservé au souvenir a donc été concédé à perpétuité par la “pauvre petite Belgique reconnaissante” au Royaume-Uni. »

Le « Plugstreet 14-18 Experience »

Le mémorial britannique n’est cependant pas le seul lieu dédié à la Première Guerre mondiale qui mérite le déplacement jusqu’à ce territoire francophone enclavé dans les « champs de Flandre ». Inauguré en novembre 2013, implanté à l’arrière du monument, à moitié enfoui dans le sol et reconnaissable de loin grâce à sa pyramide en verre, le centre d’interprétation « Plugstreet 14-18 Experience » offre un espace scénographique de 400 m2 munis d’un équipement high-tech dernier cri. S’appuyant sur un riche contenu pédagogique et une évocation claire et détaillée de la Première Guerre mondiale, la visite permet de découvrir l’impact de celle-ci sur les populations civiles et sur la vie des militaires, et de suivre l’apparition des premières tombes jusqu’aux stèles et mémoriaux présents aujourd’hui. Un « devoir de mémoire » qui passe par la transmission de notre Histoire aux jeunes générations et par la sensibilisation à une coopération pacifique entre les peuples.

LE SAVIEZ-VOUS ?

Hitler et Churchill dans les tranchées

Dominique Nahoé et Daniel Conraads le relatent dans leur ouvrage : Adolf Hitler et Winston Churchill ont tous deux séjourné près de Ploegsteert durant la Grande Guerre. Le 29 octobre 1914, le soldat bavarois, alors âgé de 25 ans, y eff ectua son baptême du feu avec son régiment à Geluveld, petit village situé à l’est d’Ypres. Il échappa à l’hécatombe et séjourna ensuite dans la région de Messines et de Comines jusqu’au 8 mars 1915. Il y revint à la mi-septembre 1918, fut blessé aux yeux par les gaz de combat britanniques et évacué en Poméranie. De son côté, c’est du 26 janvier au 3 mai 1916 que le lieutenant-colonel anglais de 42 ans vint s’installer à Ploegsteert afi n d’y prendre la tête d’un bataillon de fusiliers écossais. Il y reviendra également en 1918, mais en février. L’artiste recalé à l’académie de Vienne et le bouc émissaire de la triste off ensive des Dardanelles se sont donc ratés en Wallonie picarde. L’Histoire leur donnera d’autres occasions.

Joyeux Noël !

Ceux et celles qui ont vu l’émouvant film de Christian Carion, Joyeux Noël (avec Dany Boon en coiffeur aide de camp et Diane Krüger en soprano danoise), ne sont pas près d’oublier ces moments de fraternisation entre les camps ennemis qui sont survenus à la Noël 1914. Le film comporte une large part de fiction et d’exagération, mais une trêve a bien eu lieu en divers endroits du front. Pour Pascal Kuta, c’est entre les Allemands et les Anglais qu’elle a été la plus marquée. « Chez les Français, la haine de l’envahisseur allemand était très forte compte tenu des précédents faits de guerre entre les deux peuples. Les Belges en avaient gros sur la patate également en raison du massacre des civils. En revanche, leur patrie n’ayant pas été envahie, les Britanniques – des militaires professionnels – avaient moins de raison de ne pas relâcher un tantinet le doigt de la gâchette. C’est autour de Ploegsteert que cette trêve fut la plus longue puisque l’esprit de Noël y dissipa les ombres de la guerre jusqu’à Pâques 1915 ! »

Le match de football qui opposa les deux camps sur une parcelle de terre entre les tranchées n’est pas davantage le fruit d’une imagination délirante. Une croix placée à l’orée du bois de Ploegsteert et au pied de laquelle des « supporters » viennent régulièrement déposer des ballons et fanions témoigne de cet épisode exceptionnel. Si des soldats belges ou français avaient cédé à la même tentation au milieu des plaines de l’Yser inondées, sans doute auraient-ils opté pour un match de water-polo !

Pensant avoir affaire à des francs-tireurs, l’occupant n’hésita pas à massacrer la population. En 2011, une assemblée fédérale pointa sept villes martyres, dont quatre en Wallonie: Andenne, Dinant, Tamines et Visé.

L’acharnement de la petite armée belge à résister et à appliquer une tactique de harcèlement gêne l’armée impériale dans sa marche en avant. Les soldats s’exaspèrent et agissent de manière incontrôlée, justifiant leurs représailles par la présence de francs-tireurs dans les rangs de la population. Entre le 4 août et le 21 octobre 1914, 5500 Belges sont tués par les troupes d’invasion dans des circonstances effroyables : exécutions sommaires, fusillades en masse de civils grands et petits, pendaisons, destructions matérielles, incendies… Ces exactions que les troupes d’outre- Rhin commettent dans le but d’effrayer les Belges pour limiter leur résistance soulèvent l’indignation des pays jusque-là neutres. D’autant que ces francs-tireurs semblent sortis tout droit de leur imagination.

« Il n’existait pas de résistance armée concertée, c’est un phénomène que l’on a mis dans le cerveau des soldats allemands parce que de tels actes avaient eu lieu en France en 1870, lors de la guerre contre les Prussiens, explique Dominique Nahoé. S’il y a parfois eu des coups de feu suspects, ceux-ci étaient souvent l’oeuvre de soldats allemands paniqués ou ivres qui se tiraient les uns sur les autres. Par la suite, l’envahisseur s’en est servi comme excuse. Pour l’état-major allemand, tout civil était un ennemi. C’est ainsi que pour la première fois, une ville et sa population civile ont été bombardées, en l’occurrence par un Zeppelin. C’était à Liège, au début de la guerre. » Ces actes incroyables ont donné naissance à l’appellation « ville martyre ». En 2011, à l’initiative de l’ancien ministre et bourgmestre de Louvain Louis Tobback, le « Réseau belge des villes martyres » a été constitué. Celui-ci comprend trois villes flamandes, Aerschot, Louvain et Termonde, ainsi que quatre villes wallonnes, Andenne, Dinant, Tamines et Visé. « Il fallait veiller à l’équilibre communautaire, explique Dominique Nahoé, mais la politique a également joué, car d’autres villes pouvaient revendiquer cette reconnaissance. Ainsi, Virton et Herve furent “oubliées” côté wallon, ainsi que Namur dont le centre-ville et la Grand-Place furent volontairement rayés de la carte les 23 et 24 août 1914. Côté flamand, on “élimina” Ypres, Dixmude et Nieuport. Pour Ypres, l’explication qui prévalait était qu’il ne s’agissait pas d’une ville martyre, mais d’une ville détruite ! »

En juillet 1920, lors de la conférence de Spa, qui avait pour ordre du jour unique les dommages de guerre, l’Allemagne s’est vu remettre une facture en bonne et due forme pour ces dommages de guerre. « Outre d’importantes livraisons de charbon, le total des réparations s’est finalement chiffré à 132 milliards de marks-or échelonnés sur 40 ans, dont 8 % au profit de la Belgique, note l’auteur. Mais l’Allemagne a fermé le robinet en 1932. »

Une facture monstrueuse qui ne pouvait qu’impliquer un esprit de revanche. Mais, au fait, à combien a-t-on estimé la vie d’un civil lors de ces savants calculs ? En 2001, dans un courrier adressé au gouvernement allemand, le collège d’Andenne estimait qu’un montant de 62 000 € par victime paraissait équitable « pour le dommage matériel et moral subi par les familles ». Qui dit mieux ?

LES VILLES MARTYRES

Visé incendiée et détruite à 70 %

Visé est considérée comme la première ville martyre de la Grande Guerre. Située à 20 km de la frontière allemande, elle a été le cadre, le 4 août, du premier aff rontement entre les troupes du général von Kluck et de l’armée belge, mais aussi le triste témoin des premières exécutions de civils, le même jour. Ces actes marqueront le début de la « quinzaine tragique de Visé » qui va payer très cher la résistance des troupes belges : 42 civils massacrés, 575 maisons détruites sur 840 (dont la collégiale et l’Hôtel de Ville) par le terrible incendie volontaire des 15 et 16 août et plus de 600 déportés en Basse-Saxe. Après la guerre, c’est sur les ruines et les cendres que Visé renaîtra peu à peu. Mais le coeur historique n’y était plus !

Le bourgmestre parmi les victimes à Andenne

Le 19 août, premier jour d’occupation de la ville, l’atmosphère est tendue suite à la destruction du pont sur la Meuse. Le lendemain soir, des détonations entendues à Seilles vont mettre le feu aux poudres. Persuadé qu’elles sont le fait de francstireurs, l’envahisseur décide, le lendemain, de s’en prendre aux civils. Les Allemands commencent par tuer des habitants dans leur maison, puis en acheminent d’autres vers le quai où ils seront fusillés. Les chiff res divergent selon les sources, car il y eut également des disparus, mais on estime à 260 le nombre d’habitants morts (dont le bourgmestre Jules Camus) et à 190 le nombre d’habitations totalement détruites, dont la grande majorité à Seilles. En dessous du pont enjambant la Meuse, le quai Pastor a été rebaptisé quai des Fusillés.

Le massacre des Taminois

Le 22 août 1914, furieux d’avoir été retardés, alors qu’ils tentaient de traverser la Sambre, par des coups de feu français qu’ils imputent à des francstireurs, les Allemands enferment la population taminoise (Sambreville) dans l’église des Alloux. Ils en extirperont 600 hommes qu’ils fusilleront après une marche forcée vers la place Saint-Martin. Quelquesuns réussissent à échapper à la mort en sautant dans la Sambre, d’autres sont achevés à coups de baïonnettes. Les maisons sont ensuite pilées et les Allemands font ripaille devant les cadavres des civils. Bilan du week-end : 613 victimes, dont 384 morts et 300 habitations détruites. Le cimetière des fusillés est désormais un site classé et la place Saint-Martin se fait passeur de mémoire entre les générations.

Le deuxième sac de Dinant

Dinant est la ville où la population civile a été la plus touchée durant la guerre. Le 15 août 1914, une avant-garde de la 3e armée allemande a pris la citadelle et le centre-ville. Mais sous la poussée des troupes françaises, l’envahisseur est contraint de battre en retraite et la ville est reprise. Le dépit des Allemands va attiser leur désir de vengeance. Le 23 août, ils reviennent avec plus de 25 000 hommes. Convaincu que les civils sont de connivence avec les Français, leur état-major donne l’ordre de piller, de massacrer sans égard et d’incendier la ville. Celle-ci sera détruite à 80 % et 674 personnes sont assassinées en 24 heures. Jusqu’au 5 octobre, l’expo « Il était une fois Dinant » retracera la vie quotidienne des Dinantais avant, pendant et après les dramatiques événements.

Entre le 20 et le 23 août 1914, l’Ardenne et la Gaume virent les Français et les Allemands en découdre très violemment. Les villageois payèrent un lourd tribut à ces affrontements. De Libin à Musson, de nombreux cimetières et monuments le rappellent.

On appelle « bataille des frontières » les affrontements militaires qui opposèrent, lors de la deuxième quinzaine d’août 1914, les armées françaises et allemandes le long des frontières de l’Hexagone, c’est-à-dire en Lorraine, dans le Luxembourg belge et autour de Charleroi. L’offensive est française, l’objectif du général Joffre étant d’enfoncer le centre du front allemand et de repousser l’ennemi vers le Nord avant de l’encercler par l’est de la Meuse.

Nous nous attarderons seulement ici sur les combats qui eurent lieu en Province de Luxembourg, en Ardenne et en Gaume, où de nombreuses manifestations sont organisées et des circuits proposés afin de commémorer ces douloureux événements. Entre le 20 et le 23 août, les troisième et quatrième armées françaises, qui avaient pour mission de progresser en direction d’Arlon et de Neufchâteau, se heurtèrent aux quatrième et cinquième armées allemandes qui préparaient une prochaine offensive. Parce que ces affrontements résultaient plutôt du hasard que d’un plan bien établi, on les appela « combats de rencontre ». Les chocs furent très violents et particulièrement meurtriers. À l’exception des premiers faceà- face qui eurent lieu près de Neufchâteau le 20, ainsi que des « accrochages » dans la région de Virton le 21, c’est le 22 août que les combats éclatèrent entre les deux camps, sur une dizaine de lieux marquant la ligne de front allant de Libin, au nord, à Musson, près de la frontière française, au sud : Maissin, Anloy, Bertrix, Nevraumont, Neufchâteau, Rossignol, Bellefontaine, Virton, Ethe et Baranzy. Les troupes françaises seront battues presque partout et les combats s’achèveront avec leur repli général derrière la Semois, puis leur regroupement dans le nord de la France, où les survivants souffleront quelques jours le temps de préparer la bataille de la Marne.

« La Semois était rouge de sang ! »

Les combats les plus meurtriers de la bataille des frontières en Province de Luxembourg eurent pour témoins silencieux les arbres de la forêt de Luchy, à Ochamps (Libin), ainsi que les villages d’Ethe (Virton) et de Rossignol (Tintigny), où les troupes coloniales (Algérie, Sénégal, Maroc…), qui avaient été envoyées à l’avant, se firent véritablement massacrer. « La Semois était rouge de sang », diront ceux qui s’en sortirent vivants. It was a Bloody Sunday noteront les chroniqueurs de tous les pays.

« Durant la seule journée du 22 août, le bilan des pertes franco-allemandes avoisina les 45 000 morts, dont environ 25 000 dans le camp français, confirme Dominique Nahoé, coauteur de l’ouvrage Sur les traces de 14-18 en Wallonie. C’est le jour de deuil de l’armée française, car jamais, au cours de son histoire militaire, elle n’avait perdu autant d’hommes en 24 heures ! » « C’est deux fois plus qu’à Waterloo, en 1815 », note pour sa part l’historien Jean-Claude Delhez.

De nombreux monuments aux morts et cimetières témoignent de la triste issue de ces combats. À Virton, un circuit de la mémoire, inauguré le 22 août, se termine au cimetière militaire français d’Ethe-Laclaireau, où les 320 croix sont fleuries en permanence par les enfants des écoles.

 

La population paiera également un lourd tribut à ces combats du début du conflit. Entre le 21 et le 26 août, plus de 867 civils seront exécutés dans le Luxembourg belge. Ces cruautés témoigneraient du mythe allemand de l’existence de « francs-tireurs » contre lesquels les soldats décidèrent de sévir afin de se protéger. L’envahisseur, en effet, voyait en chaque habitant (homme, femme, vieillard et enfant) un tireur potentiel. À cela s’ajoutent les destructions volontaires de villages, les exécutions de prisonniers, les pillages et les otages déportés dans les camps. Nous parlerons plus loin des villes martyres. Mais les villages dont il est question ici soutiennent la comparaison sur l’échelle des atrocités. Si plusieurs d’entre eux furent incendiés, comme Porcheresse (Daverdisse) et Anloy (Libin), les plus meurtris en termes de victimes civiles furent Ethe (211) et Rossignol (120).

Français et Allemands unis pour toujours

De nombreux monuments aux morts et cimetières témoignent de la triste issue de ces combats. À Virton, un circuit de la mémoire, inauguré le 22 août, se termine au cimetière militaire français d’Ethe-Laclaireau, où les 320 croix sont fleuries en permanence par les enfants des écoles. À Tintigny, un circuit relie le cimetière du Radan, à Bellefontaine, au cimetière à l’Orée de la Forêt, à Rossignol. Au premier reposent 527 soldats français et 298 soldats allemands ; le second réunit 2379 corps, essentiellement dans deux grands ossuaires, que complètent 121 tombes pourvues d’un nom. Il est possible de parcourir les lieux de combat de Rossignol grâce à deux promenades balisées pédestres. L’émotion va crescendo jusqu’au « caveau des fusillés » où sont enterrés les 122 civils exécutés à Arlon. Les cimetières de Baranzy, Virton « Bellevue », Neufchâteau « Malome », Luchy, Anloy-Bruyères et Maissin proposent également aux visiteurs des alignements de croix allemandes, sombres, aux branches massives et courtes, et de croix latines françaises, plus effilées et plus claires. S’ils ne sont pas logés sous la même enseigne, les adversaires d’hier y reposent côte à côte et dans les mêmes conditions. « Aujourd’hui, il y a toutefois davantage de dépouilles françaises qu’allemandes dans ces cimetières, car les Allemands ont pour tradition de rapatrier leurs morts, fait remarquer Dominique Nahoé. De même, il n’est pas toujours facile de faire la distinction entre les civils et les militaires. Ainsi, quand des habitants tentaient de secourir les soldats français blessés, les Allemands tuaient les uns et les autres et tous étaient très souvent ensevelis ensemble.»

Si bien peu de Belges savaient, avant ces commémorations, que la Cité du Doudou avait fait l’objet de combats sanglants en 1914, les Britanniques, eux, n’ont pas oublié le sang versé. La Ville de Mons et le cimetière de Saint- Symphorien figurent en bonne place dans leurs souvenirs.

Le 21 août 1914, le jeune John Parr, qui avait déclaré avoir 20 ans mais n’en avait que 16, tombait en terre montoise lors d’une reconnaissance en vélo près d’Obourg et devenait ainsi le premier soldat britannique à trouver la mort lors de la Grande Guerre. Le 11 novembre 1918, à 9h30, George Ellison clôturait cette longue liste de victimes britanniques en étant abattu presque au même endroit. The First and The Last. Mais aussi The Beginning and The End, puisque, pour les troupes du Commonwealth venues à notre rescousse en août 1914, la guerre s’est terminée exactement là où elle avait commencé. C’est-à-dire à Mons, entre la Haine et la Trouille, au milieu des terrils, le long du canal et dans le dédale des ruelles et maisons noircies par la suie.

C’est en 1914 que le nom de cette ville s’est surtout inscrit dans l’Histoire. À l’automne 1918, la messe était dite : quand la 3e division canadienne, combattant au sein de l’armée britannique, délivra la ville dans la nuit du 10 au 11 novembre, les troupes allemandes en repli ne livraient plus que des combats d’arrière-garde. Les 22 et 23 août 1914, en revanche, les premiers affrontements entre les troupes britanniques et allemandes s’avérèrent beaucoup plus sanglants.

Des boucliers humains

La bataille de Mons clôt la liste des combats qui firent rage le long de la frontière française, depuis la Province de Luxembourg jusque dans le Hainaut. Elle opposa le corps expéditionnaire britannique, commandé par le général French (30 000 hommes), à la 1re armée allemande du général Alexander von Kluck (90 000 hommes) qui, suivant le plan Schlieffen, avait pour mission de traverser la Belgique par l’ouest afin d’effectuer un large mouvement en courbe vers Paris. Les Britanniques tentèrent de contenir la poussée allemande en se retranchant, le 22, le long du canal Mons-Condé. Les armées s’affrontèrent d’abord au nord de la ville, principalement à Casteau, Obourg et Nimy, où les quatre ponts surplombant le canal fut l’enjeu de violents combats. Malgré son infériorité numérique, le corps expéditionnaire britannique résista aux assauts allemands et leur infligea de lourdes pertes. Le 23, cependant, devant la pression ennemie et afin de ne pas se faire encercler, les forces alliées furent contraintes de se replier vers le sud. Des échanges nourris eurent encore lieu au carrefour de la Bascule et au Bois-là-Haut, où seraient apparus les fameux anges armés qui vinrent aider les Britanniques à s’échapper. Le 24, les combats se poursuivirent vers le sud et l’ouest, du côté de Saint-Ghislain, Frameries, Audregnies… « C’est à Obourg et à Nimy que les combats furent les plus virulents, explique Corentin Rousman, historien et responsable des archives de la ville de Mons. À Nimy, les Allemands ne se contentèrent pas de pilonner le village. Une fois sur place, ils brûlèrent des maisons et massacrèrent plusieurs habitants. Le centre de Mons, par contre, ne connut pas de gros dégâts. En revanche, les Allemands y pénétrèrent de bien mémorable façon puisqu’ils obligèrent les habitants à sortir de leur maison afin de les utiliser comme boucliers humains. »

DEUX ÉTOILES AU MICHELIN POUR LE CIMETIÈRE DE SAINT-SYMPHORIEN

Situé à 2 kilomètres au sud-est de Mons, près de la route menant à Binche, le cimetière militaire de Saint-Symphorien est l’un des plus beaux de Belgique et un lieu incontournable du tourisme de mémoire. Là, dans ce parc vallonné et parsemé d’arbres, au milieu de pelouses soigneusement entretenues par la Commonwealth War Graves Commission, reposent côte à côte les dépouilles de 284 Allemands et 229 ressortissants britanniques. La plupart tombés durant la bataille de Mons en août 1914, d’autres lors de la libération de la ville en 1918. Le cimetière, que le guide Michelin gratifie de deux étoiles, héberge également les tombes de John Parrr et de George Ellison, lesquels se font face sur la même pelouse. Mais également celles du lieutenant J. Dease dont la bravoure à défendre jusqu’à la mort le pont-rail de Nimy lui valut de recevoir la première Victoria Cross de la Grande Guerre. Ainsi que celle du Canadien George Lawrence Price qui fut le dernier soldat des armées du Commonwealth à trouver la mort, le 11 novembre 1918 à… 10h58 !

Comment des militaires des deux camps se sont-ils ainsi retrouvés côte à côte pour l’éternité ? La construction de ce lieu symbolique est née de la volonté des Allemands d’ensevelir leurs morts en 1916. Ayant jeté leur dévolu sur un terrain appartenant au naturaliste Jean Houzeau de Lehaie, celui-ci proposa de concéder gracieusement l’usage de sa parcelle à condition qu’y soient rassemblés tous les combattants, quelle que soit leur nationalité. En temps de guerre, c’était là un puissant symbole. L’émotion que le visiteur ressent aujourd’hui n’en est que plus forte. Preuve encore de l’importance de ce lieu pour les Britanniques, le prince William et la princesse Kate, héritiers du trône d’Angleterre, étaient présents, le 4 août dernier, au cimetière de Saint-Symphorien, afin de participer à la cérémonie d’hommage aux soldats de la Première Guerre mondiale.

UN PARCOURS DE MÉMOIRE JUSQUE LE CATEAU ET CAMBRAI

Afin de permettre aux visiteurs de découvrir les monuments, cimetières et lieux de bataille emblématiques qui parsèment la région, la Ville de Mons propose depuis ce mois d’août un tout nouveau parcours de mémoire issu d’un partenariat transfrontalier financé par l’Union européenne. Intitulé « La Grande Guerre. Corps, armes et paix », ce parcours a pour but de valoriser la retraite britannique d’août 1914. « Il s’agit d’un projet Interreg qui intègre l’ensemble des sites et monuments autour de Mons, ainsi qu’à Le Cateau et à Cambrai, explique Guillaume Blondeau, le conservateur du pôle muséal. Six circuits ont ainsi été défi nis, dont trois proposés par notre ville. Le premier a pour thème la Légende des Anges de Mons, le deuxième, The first and The Last, suit les faits militaires survenus en 1914 et 1918, et le troisième, En temps de guerre, est un parcours civil à travers la vie des Montois. Ces circuits, ainsi que ceux qui ont pour cadre le Cateau-Cambrésis, peuvent être suivis à l’aide de brochures, mais également via des smartphones en téléchargeant la même application à partir de plusieurs adresses. À chaque point d’arrêt, un ange revisite en le commentant le site ou le monument emblématique rencontré. »

mons.cirkwi.com

Les forts de Liège et de Namur furent les premiers témoins de la force de frappe allemande en août 1914. La bravoure de leurs défenseurs fut saluée de toutes parts et valut à notre pays la reconnaissance des nations alliées. Certains de ces forts se visitent aujourd’hui.

Si la guerre de 1870-71 entre la France de Napoléon III et la Prusse de Bismarck n’affecta pas la Belgique, elle mit cependant en évidence la faiblesse de notre armée à défendre le pays en cas d’agression. L’antagonisme franco-allemand laissait présager que, tôt ou tard, un nouveau conflit éclaterait entre les deux grandes puissances. Afin de protéger sa neutralité et d’échapper à une invasion dont les conséquences risquaient d’être d’autant plus meurtrières que l’armement était en train de connaître un « progrès » foudroyant, la Belgique devait absolument se protéger. Il fut décidé de cadenasser la Meuse en construisant une barrière de forts autour de Liège et de Namur. Des forts qui ont certes fini par capituler l’un après l’autre lors de l’agression d’août 1914, mais qui ont néanmoins rempli leur mission, à savoir ralentir un tant soit peu la progression de l’armée allemande.

« Le gouvernement belge décida de renforcer trois villes, explique Pascal Kuta, licencié et agrégé en histoire de l’Université de Liège et coauteur de l’ouvrage Grande Guerre (voir page 98). Les forts d’Anvers devaient protéger le pays de l’Angleterre, ceux de Liège devaient faire obstacle à une invasion allemande et ceux de Namur empêcher une attaque française. Si la construction des premiers a débuté à la fin des années 1850 et s’est terminée à la veille de la Grande Guerre, les forts de Liège et de Namur ont été édifiés entre 1888 et 1892. Ils sont l’oeuvre du même architecte, le général de génie Henri-Alexis Brialmont, ce qui explique qu’ils sont quasi identiques. Les fortifications sont relativement petites et les galeries peu profondes, 8 mètres maximum. En fonction du terrain, ils avaient la forme d’un trapèze ou d’un triangle. Et leur construction était le résultat d’une révolution technologique et stratégique. »

L’importance des travaux fut considérable. En quatre ans, la Belgique édifia 21 forts enterrés*, ce qui nécessita la construction de 100 km de chemin de fer et la fabrication et le coulage d’environ 1,2 million m³ de béton. Malgré tous ces efforts, ces ouvrages ne firent pas le poids face à l’artillerie allemande. En effet, s’ils étaient équipés d’obusiers et de canons, le béton, lui, n’était pas armé. « Ces forts étaient conçus pour résister à des impacts de projectiles de 210 mm, explique Pascal Kuta. Quand les Allemands commencèrent à subir de lourdes pertes en raison de la farouche résistance des forts de Liège, ils appelèrent en renfort la Grosse Bertha, dont les obus de 420 mm pesaient près de dix fois le poids de ceux de 210 mm. » Le 11 août, après cinq jours de combats, seules les garnisons des forts de Barchon et d’Evegnée, à l’est de Liège, s’étaient rendues. Mais suite au pilonnage systématique au gros calibre par les assiégeants, les autres forts finirent par capituler également. Le 15 août, ce fut ainsi au tour du fort de Loncin qui abritait le général Leman, le commandant de la position fortifiée de Liège. Le 16, la bataille prit fin avec la reddition du fort d’Hollogne.

Des forts mal ventilés

Une analyse plus fine des événements montre toutefois que, dans 8 cas sur 12 (c’est-à-dire hormis Barchon, Loncin, Chaudfontaine et Hollogne), c’est la menace d’asphyxie qui contraignit les garnisons à se rendre et non la violence des attaques. « Ces forts étaient très mal ventilés, explique l’historien. Les soldats étouffaient sous les effets conjugués du monoxyde et du dioxyde de carbone, des fumées et des poussières présentes dans l’air. C’est le même fléau qui causa la mort de toute la garnison du fort de la Ferté, sur la ligne Maginot, en 1940 ! »

Après Liège, Namur. Nourris de leur expérience aux portes de la Cité ardente, les assaillants engagèrent 135 000 soldats et 590 pièces d’artillerie, dont les canons de 305 et 420 mm, afin de prendre les neuf forts dissimulés dans les massifs boisés entourant Namur. Entre le 21 et le 25 août, la violence du bombardement et la fumée asphyxiante des grenades forcèrent ceux-ci à se rendre à leur tour.

Après l’Armistice, l’utilité de ces places fortes allait être au coeur des réflexions. En 1925, le capitaine de Gaulle, pourtant partisan d’une guerre de mouvement, fit l’apologie de ce système de défense qui avait permis, avec peu d’hommes, d’infliger à l’ennemi des pertes et des retards considérables. Tandis qu’en France, le ministre de la guerre Maginot entreprenait la construction de la ligne de forts qui porte son nom, les Belges, en 1930, décidèrent de réarmer plusieurs forts, comme ceux de Barchon et de Malonne, en s’inspirant du modèle allemand. On utilisa du béton armé, on creusa des galeries plus profondes et on renforça l’aération, notamment en érigeant des cheminées en forme de tours. Plus tard encore, quatre nouveaux forts, plus modernes, furent construits pour renforcer la ceinture de défense à l’est de Liège : Eben-Emael (Bassenge), Aubin-Neufchâteau (Dalhem), Battice (Herve) et Tancrémont (Pepinster).

LA NÉCROPOLE DU FORT DE LONCIN, À ANS 

Site majeur de la Première Guerre mondiale en Wallonie, le fort de Loncin fut la principale victime des énormes obusiers « Grosse Bertha ». L’une de ses deux poudrières explosa le 15 août 1914 faisant 350 victimes, dont les deux tiers sont toujours ensevelis aujourd’hui. Les visiteurs peuvent y découvrir le cratère de l’explosion, la crypte mortuaire, le musée du fort ainsi que des pièces d’armement. Il est le seul fort à avoir conservé son armement de 1914. Combinant maquettes et pièces de collection, le parcours muséographique conçu à travers les locaux réaménagés évoque la vie quotidienne de sa garnison.

ÉMINES, SEUL FORT NAMUROIS OUVERT AU PUBLIC**

Ce fort est l’un des mieux conservés de la position fortifi ée de Namur, car il a fait l’objet de moins de destructions durant la Première Guerre mondiale et sa reconversion en dépôt de munitions et poste de commandement dans les années 1930 lui a évité des modifi cations signifi catives. D’importants travaux de déblaiement et de sécurisation ont été réalisés en vue des commémorations de 2014. Le fort d’Émines est en eff et le seul fort namurois à être ouvert au public de façon régulière. Afin d’appréhender au mieux la vie quotidienne, mais aussi l’enfer que connurent les soldats durant l’invasion, des visites guidées sont organisées dans une partie du fort jusqu’au 15 novembre 2014.

* Les 12 forts de Liège : Barchon, Boncelles, Chaudfontaine, Embourg, Évegnée, Flémalle, Fléron, Hollogne, Lantin, Liers, Loncin et Pontisse. Les 9 forts de Namur : Andoy, Cognelée, Dave, Émines, Maizeret, Malonne, Marchovelette, Saint-Héribert et Suarlée.

** Depuis août 2014, le fort de saint-Héribert est également ouvert au public: www.fortsaintheribert.be

Dans l’Abbaye de Stavelot, une exposition replace neuf destins dans le contexte historique de la Grande Guerre.

Nichée dans le Triangle d’or Spa-Malmedy- Stavelot, riche d’un magnifique jardin, d’un cloître, de trois musées de niveau international, de salles prestigieuses et de caves séculaires, l’Abbaye de Stavelot a été consacrée par son inscription sur la liste du patrimoine majeur de Wallonie. Son travail patrimonial et touristique a en outre valu au site de recevoir de la Région wallonne le label « 5 soleils », soit le plus haut label de qualité pour les attractions touristiques. Soucieux d’inscrire l’abbaye dans le calendrier officiel des commémorations du début de la Première Guerre mondiale et d’exercer ainsi un véritable devoir de mémoire, ses responsables ont imaginé un événement d’envergure intitulé « Il Était Une Fois 1914 ». Un projet original à deux têtes : une bande dessinée collective inédite et une exposition.

« L’idée de réaliser une bande dessinée m’est venue rapidement, non seulement parce que je suis un bédéphile acharné, mais aussi et surtout parce que c’est un excellent moyen de toucher les jeunes », explique le directeur de l’abbaye, Virgile Gauthier, par ailleurs ancien chroniqueur BD à la RTBF. « La bande dessinée est le fil conducteur qui nous a permis de raconter tant la grande que la petite histoire, de relier entre eux une série de faits avérés qui se sont passés dans la région lors des premiers jours de guerre. L’histoire des combats de la Première Guerre mondiale ne se limite en effet pas aux tranchées en Flandre. L’invasion allemande a commencé par la région de Stavelot et Malmedy, et le premier massacre de civils a eu lieu à Francorchamps. »

Un historien verviétois comme pilote

C’est Virgile Gauthier lui-même qui a choisi et contacté les dessinateurs et scénaristes wallons, dont la plupart ont fait leurs études à l’Institut Saint-Luc de Liège. Pour assurer la crédibilité des différents récits romancés, le directeur a fait appel à l’historien verviétois Jacques Wynants. C’est l’Abbaye de Stavelot qui s’est chargée de l’édition de l’album, comme elle le fait habituellement pour ses ouvrages scientifiques et historiques. Mais l’événement « Il Était Une Fois 1914 » est bien plus qu’une BD. Dans les salles d’exposition de l’abbaye, les récits sont replacés dans leur contexte historique. Des planches originales sont exposées et mises en scène à l’aide d’objets, d’uniformes, d’armes, de documents photographiques originaux ou encore de lettres manuscrites. L’abbaye rend également hommage au Régiment du 12e de Ligne – Prince Léopold, commandé par le Stavelotain Jacques de Dixmude, qui, pendant quatre années, a activement participé à la libération du territoire belge. Quant au Musée du Circuit de Spa-Francorchamps, il présente des vitrines sur les démineurs. « Stavelot est la seule commune belge ayant érigé un monument en leur mémoire », justifie Virgile Gauthier.

« La bande dessinée est le fil conducteur qui nous a permis de raconter tant la grande que la petite histoire, de relier entre eux une série de faits avérés qui se sont passés dans la région lors des premiers jours de guerre. »

 

Neuf récits, neuf destins

Chacun des neuf récits illustrés de la BD a pour cadre une ville ou un village de la partie francophone du pays : Stavelot, Mons, Liège, Namur, Tamines, Bruxelles... À chacune d’elle se rattache un événement inédit ou moins connu du grand public, illustrant une des thématiques principales des sombres années 1914 et 1915.

Allons-y pour une petite revue des troupes. L’Adieu du Cavalier (Philippe Jarbinet) fera comprendre aux Liégeois (et aux autres) pourquoi la caserne du 2e régiment de Lanciers a été rebaptisée « Caserne Fonck ». Le lancier Antoine-Adolphe Fonck fut en effet la première victime belge de la guerre. Le 4 août 1914, en patrouillant à Thimister, il rencontre des Ulhans allemands, en tue un, mais se fait abattre par les autres. Il avait 21 ans. La devise de son régiment ? « Meurs premier comme devant ! » Dans Les Grandprez, Martin Jamar raconte les premiers massacres de civils à Francorchamps et nourrit ses pinceaux des actes de bravoure des résistants stavelotains. Parmi ceux-ci, la famille Grandprez et le facteur André Grégoire, dont l’Abbaye de Stavelot vient d’exposer l’émouvante lettre d’adieu qu’il a écrite avant d’être fusillé avec ses amis. Carnet de Guerre (Marco Venanzi et Mathieu Barthélémy) raconte comment une jeune Ardennaise secourut un sergent français blessé lors de la bataille de Luchy. Il lui confiera son carnet de poèmes avant de repartir au front et de trouver la mort lors de la bataille de la Somme. Avec le personnage fictif de Madeleine, Michel Pierret illustre le dévouement des infirmières qui, parfois, ont vu arriver sur un brancard le corps mutilé de leur mari ou de leur frère. Le Caporal français de Didier Courtois s’est quant à lui illustré en tuant 53 soldats ennemis à Tamise, le 22 août 1914. Un fait de guerre qui fait mieux comprendre pourquoi les Allemands avaient une peur bleue des francs-tireurs et avaient pris l’habitude de massacrer la population en guise de représailles. En mettant en images Les Anges de Mons, Marc-Renier et Dugomier ont fait preuve d’originalité en attribuant cette vision céleste à un soldat allemand et non aux Britanniques qui, selon la légende, ne durent leur salut qu’à ces archers ailés venus à leur secours lors de leur débâcle du 24 août 1914. Un « fait » méconnu chez nous, mais bien établi outre-Manche. La résistance belge et ceux ou celles qui tentèrent de l’infiltrer sont également au coeur du récit de Pierre-Yves Berhin (Hamo) et Johan Pilet. Dans Le Champ des Oiseaux, qui a pour cadre Jodoigne, la taupe porte une jupe et sa frimousse brune est des plus séduisantes. Le coup est d’autant plus dur ! Avec Le Fil Rouge, Georges Van Linthout s’attaque à la barrière électrique tendue par les Allemands le long de la frontière belgo-hollandaise. Le Liégeois Guillaume Valleye réussit à la franchir maintes fois afin de transporter aux Pays-Bas des documents fournis par la Résistance. Jusqu’au jour où le passeur y resta accroché. Enfin, dans Bruxelles a Faim, Francis Carin et David Caryn racontent le courage du bourgmestre Adolphe Max qui fut emprisonné pour avoir refusé d’exercer son mandat sous le joug des occupants. Un récit qui illustre également le pillage de vivres et le rationnement imposé par les Allemands. Les lecteurs restent sur leur faim avec cette dernière histoire ? Virgile Gauthier évoque un deuxième tome : « Il était une fois 1918 ». « Il y a matière », assure le directeur.

À six kilomètres de Soignies se dresse le château de Louvignies. Franchir ses portes, c’est replonger dans l’ambiance de la Belle Époque.

Quand elle traverse l’entité sonégienne, pays de la pierre de granit, la chaussée Brunehault, qui relie Bavay à Utrecht, traverse un bref instant un petit village appelé Chaussée-Notre-Dame-Louvignies. Elle a beau passer là chaque jour, cette voie romaine, elle ne fera jamais le moindre crochet pour aller admirer le château du village dont la tour, flanquée de ses tourelles, monte depuis le XIe siècle, à l’assaut de ce bout de ciel hainuyer. « Quel pauvre esprit que celui qui galope avec des oeillères », nous sommes-nous dit en découvrant, cachée dans son paradis de verdure, cette majestueuse demeure répondant à l’appellation, somme toute logique, de château de Louvignies. Cette demeure de style néo-renaissance reconnaissable à sa tour sarrasine et son vaste parc à l’anglaise du XIXe s’ouvre chaque année aux visiteurs. « Cette propriété est devenue le fief de notre famille par mariage en 1716, explique l’actuelle propriétaire, Florence de Moreau de Villegas de Saint- Pierre. Le château fut aménagé peu après. En 1870, mon aïeul, Léon de Villegas de Saint-Pierre, qui embrassa une carrière diplomatique avant de devenir bourgmestre de la commune, se lança dans une vaste et longue campagne de transformation et de rénovation qui s’étendit jusque 1885. Les travaux ne concernèrent pas seulement le château lui-même, qui fut joliment reconstruit autour de l’ancienne tour de défense, mais également le parc et les jardins qui sont l’oeuvre de Louis Fuchs, l’un des architectes paysagistes les plus en vogue du moment, qui y a fait planter 600 arbres de futaie ainsi que des arbres de position. C’est de cette époque que datent également les constructions de la chapelle, de l’aile servant d’écuries à boxes doubles pour recevoir les chevaux des hôtes, ainsi que de la glacière. En hiver, on découpait la glace qui s’était formée sur l’étang et on l’entreposait dans un puits en vue des rafraîchissements en été. Une couche de glace, une couche de paille, une couche de glace… Cette glacière, bien sûr, n’a plus de raison d’être depuis longtemps ! » On ne sait ce qu’il faut admirer le plus une fois franchie l’enceinte de cette magnifique propriété, sise, comme il se doit, rue de Villegas : la façade de la demeure typiquement XIXe siècle qui a conservé certains témoignages des constructions antérieures, ou le parc à l’anglaise ? D’une superficie de quinze hectares, celui-ci est une invitation à la promenade. Les sentiers sont bordés de nombreux arbres remarquables, comme ce tulipier de Virginie ou ce tilleul argenté pleureur. L’ancien potager (1 ha) est divisé en quatre carrés et riche de très nombreuses variétés de poiriers. Il est bordé par l’orangerie, qui a été convertie en habitation, celle de Florence de Moreau. Une oie veille discrètement sur l’entrée, ainsi qu’un superbe lévrier russe au pelage blanc tacheté de noir. « C’est une race spécialement dressée pour chasser les loups, signale la maîtresse des lieux, nous rappelant ainsi que le nom de Louvignies trouve son origine dans le mot latin Lupus signifiant Loup. Mais il est vrai que s’il pouvait s’occuper des renards, cela nous arrangerait encore mieux ! »

Une châtelaine dans les tranchées

L’intérieur du château témoigne, lui, du grand train de vie de l’époque. Depuis le salon blanc, lieu de conversations apprécié des dames, ou la salle à manger, avec son imposante cheminée, jusqu’aux halls et chambres à l’étage en passant par les cuisines du sous-sol avec leur batterie d’ustensiles et leur large fourneau, la découverte du château s’apparente à une véritable visite de musée. La décoration intérieure, le mobilier et les objets domestiques sont restés en place depuis des lustres et en font un spécimen complet de la Belle Époque. Une somptueuse caverne d’Ali Baba que Florence de Moreau vient d’enrichir encore grâce à des prêts émanant de collectionneurs privés. Depuis le début de l’été, en effet, le château sert d’écrin à une exposition intitulée « La châtelaine dans les tranchées » et consacrée à son aïeule, la comtesse Maria de Villegas de Saint-Pierre (voir notre article page 92). Grâce à la rigoureuse mise en scène de Florence, qui s’est basée sur des carnets et albums de photos retrouvés récemment dans de vieux coffres, les quelque trente pièces du château sont autant de vitrines de ce que fut la vie de son aïeule durant la guerre. Un retour enchanteur à l’une des périodes les plus dures de notre histoire sur laquelle une femme volontaire et courageuse – celle que la Reine Élisabeth appelait familièrement « le major de Poperinghe » – n’a cessé de poser un baume.

UNE CUISINE CONVOITÉE PAR LES CINÉASTES

Ceux et celles qui ont regardé le feuilleton britannique Upstairs, Downstairs dans les années 1970 ou, plus près de nous, la superbe série Downton Abbey, n’auront qu’à fermer les yeux pour se représenter la cuisine où les serviteurs s’affairaient, comme les abeilles dans une ruche, dans les somptueuses demeures anglaises du début du XXe siècle. La cuisine du château de Louvignies, au sous-sol, à l’extrémité d’un long couloir froid, est dans un état à ce point remarquable, avec ses multiples ustensiles rappelant l’atmosphère typique de l’époque, que plusieurs cinéastes l’ont choisie comme lieu de tournage. Parmi ceux-ci, Claude Berri, pour Germinal, et François Ozon, pour Angel. Quant à François-Xavier Vives, il y est venu en 2012 avec Marie Gillain pour le tournage de Landes, dont de nombreuses scènes ont également pour cadre les salles du château.

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